GODFROID
 

Glam dicinn

2007
Socrate Editions Promarex
ISBN 978-2-930394-10-7

Glam dicinn est mon cinquième livre. Je l’ai conçu comme un tableau, et son aspect visuel est donc très important. Les premières pages de l’ouvrage sont déroutantes (elles sont écrites dans une langue imaginaire), puis, de chapitre en chapitre, les notes de bas de page (parfaitement compréhensibles, celles-ci) prennent de plus en plus d’ampleur, et finissent par envahir l’entièreté du texte – c’est un livre qui oblige à baisser les yeux ! On y trouve beaucoup d’humour, mais aussi des réflexions plus sérieuses, voire assez sombres.
Glam dicinn est divisé en 23 chapitres, chacun débutant par une citation à méditer. Le fil rouge en est la liberté… ou plus exactement le « Principe de liberté ». J’y parle tout autant de cuisine et d’amour que de guerre et de mort – en un mot, de l’existence. La couverture est illustrée par l’artiste québécoise Céline B. La Terreur, et j’interprète ce portrait sublime comme une allégorie de la liberté. Enfin, mes sources et remerciements sont regroupés à la fin du livre à la manière d’un générique de film
.

 

Quatrième de couverture :

Glam dicinn est un livre sur la liberté. S’interrogeant sur la part de liberté que comporte notre existence, Godfroid aborde tour à tour les mondes de l’enfance, de l’amour, de l’art – mais aussi la guerre, les dépendances et la maladie.

Le texte, d’une grande diversité d’expression, permet une fois de plus à l’auteur de donner libre cours à toute la richesse de son style d’écriture. Godfroid mêle ainsi avec bonheur beaux textes, contes poétiques, réflexions philosophiques, aphorismes – mais il y apporte aussi cet humour, parfois noir, qui ponctue tout l’ouvrage.

Cherchant à dépasser les frontières du livre classique, l’auteur surprend et captive par une littérale « mise en abîme » de ses écrits. C’est ainsi que du chaos d’un langage imaginaire (le desperanto), le texte voit peu à peu émerger la musique oubliée de l’antique langue celte des Gaules – et que toute l’action se retrouve en notes de bas de page. On y apprend qu’au commencement était le Principe de liberté, que l’être humain suit la voie du saumon, ou encore que la saveur du fromage en fin de repas demeure une énigme pour la science.

À la recherche d’une philosophie du libre examen, Godfroid revisite enfin l’esprit du mouvement dada des Années folles, dont il s’approprie des thèmes (anti-conformisme, avant-garde et un certain goût pour la provocation). L’ouvrage se fait ainsi le manifeste d’un Second Empire dada – même si : « Le mouvement dada II n’est ni un mouvement, ni dada, et le chiffre deux est là par hasard ». Il n’y a là rien de surprenant : Glam dicinn est un livre sur la liberté !

Extraits :

Note n° 25
Il était une fois (c’était, ah ! mais il y a fort longtemps : en un temps où l’océan recouvrait toutes terres), un pauvre pauvre pauvre pêcheur de perles qui vivait dans une hutte, sur le rivage effilé d’un croissant de sable. Il plongeait chaque matin dans la mer turquoise, chaude, et claire, et calme. Il y plongeait longtemps, retenant son souffle, très profond, jusqu’au fond. Il y plongeait à la recherche de ces longues huîtres au cœur d’argent, desquelles il remontait ses perles noires.
Un jour (un de ces jours sans pareil – mais tous les jours sont mortels, n’est-ce pas ?), le pêcheur fut attiré par une lueur inhabituelle qui semblait venir des entrailles de la mer. Cette lueur l’intrigua tant qu’il délaissa la parcelle perlière qui lui portait chance, pour découvrir l’origine de cette clarté surnaturelle. Il plongea de plus belle, s’enfonçant vers la nuit éternelle.
Il aperçut alors la béance gigantesque d’un tridacne abyssal. Jamais un tel bénitier n’avait existé de mémoire de pêcheur de perles… Il s’en approcha lentement, presque respectueusement, et la crainte se mêlait en son sang à l’excitation. La lueur blafarde provenait du cœur du coquillage monstrueux. Le pêcheur voulut s’en approcher pour mieux voir, mais le tridacne resserra aussitôt ses mâchoires.
Il dut attendre à bonne distance, luttant contre l’asphyxie. Et le bénitier s’ouvrit à nouveau, brisant l’obscurité sourde et oppressante. C’est à cet instant que le pêcheur la vit pour la première fois. Elle était d’une beauté nacrée, à la fois fragile et éternelle. Elle semblait s’éveiller, et ses yeux d’albâtre grandissaient à mesure que, doucement, elle se dressait. Il voulut la regarder encore, mais son corps implorait, et il remonta.
Le jeune pêcheur n’arriva pas à oublier cette vision sublime un seul instant de la nuit qui suivit, ni d’ailleurs les nuits suivantes. Il se sentait le jouet d’un amour sans limite. Alors il y retourna, jour après jour, délaissant son labeur, ne plongeant plus que pour l’apercevoir. Mais chaque fois qu’il voulait s’approcher, le tridacne se refermait – et le temps qui s’écoulait avant qu’il ne s’ouvre à nouveau grandissait. Il comprit qu’il risquait de ne plus jamais la revoir. Ce jour-là, et tous les jours qui suivirent, il demeura sans bouger, volant à chaque fois quelques battements de cœur de plus. La dévorant des yeux.
Jamais la nixe ne vit le pêcheur. Et jamais le pêcheur n’approcha la nixe.

Note n° 27
Le Principe de liberté est, dans sa nudité, le seul attribut de l’être humain à sa naissance. Très vite, ai-je dit, cette liberté lui est ravie, sans qu’il puisse s’y opposer, de par son immaturité. Il s’agit d’une acceptation passive et nécessaire. Mais sa vie durant, il n’aura de cesse de retrouver cette liberté primordiale, qu’elle soit réelle ou symbolique. Cette quête n’est cependant pas la priorité consciente de l’être humain, car il est régulièrement amené à se compromettre, à se fourvoyer, voire à l’abandonner au profit d’un simulacre de liberté. Il en est ainsi car trop souvent le confort est pris pour de la liberté.

Note n° 31
Naissez comme l’enfant Till, vivez tel Cyrano, mourez en Don Quichotte.

Note n° 42
Dans la cité tremblante où nous survivons tous, j’entends le cri muet de nos corps affamés. Derrière chaque rideau, tiré sur la nuit blanche et sa forêt de réverbères suintants. Dans chaque appartement, dans chaque gare, sous chaque pont. Où que j’écoute, j’entends le nom de l’addiction.
Ici, dans cette chambre, sous la froideur des combles, elle parle par l’aiguille. Tremblante. Perdant sa veine : dans la seringue des illusions perdues coule l’espoir, ambré, d’un réconfort soudain. Un plaisir sans lendemain – l’exorcisme du manque : un devoir quotidien.
Ici, sur le chêne particulier d’un hôtel patiné, ce sont les cachets pâles d’un sommeil chimérique. Des comprimés bien lisses, si ronds, sagement alignés, dans l’hygiène policée de blisters aseptiques. L’addiction honorable : le produit des mamies, absout par le décret d’ordonnances aveugles.
Ici, devant cet écran fade, elle chante le refrain de corps entremêlés. Dans les images nues d’anonymes lointains. Si loin qu’ils sont abstraits. Tant, qu’ils ne diront rien, dans le silence moite de l’onanisme virtuel.
Ici, dans ce bar fumant, elle s’écrit dans la cendre et les volutes, elle roule sur le feutre, elle coule dans les gorges, tape la table, claque le cuivre jaune d’un comptoir assommé par les tilts.
Ici, elle dort dans son caveau, alignée en gisants de verre exempts de toute croix. Attendant sa résurrection. Et la lumière d’une table aux cent couverts : elle jaillira de ses goulots sacrés pour bondir dans autant de graals au cristal rougi de tanin.
Ici, dans cette main tremblante qui serre un bras indifférent, redoutant plus de solitude. Ou derrière cette peau bleuie par la peur, marmouset d’un amour, gâté, par un quelconque esprit frappé.
Ici, et ici, et ici ! Et là ! Là encore ! et juste à côté, en dessous comme au-dessus… partout ! L’homme est addiction. Et tout en l’homme est addiction.

Note n° 55
Les histoires de cuisine ne nourrissent guère son homme, nous l’allons démontrer ci-après.
Maître Canard était un vieux gourmet, héritier d’une race obsolète au sang bleu de cordon.
Chaque repas devait à son oblong gosier revêtir les atours d’un festin d’exception.
Maître Coq était le cuisinier de ce manoir hanté du souvenir de plantureux banquets.
Il tirait l’impossible d’un talent véritable, pour satisfaire un maître à l’envie insatiable.
Mais que peut un génie s’il est privé d’argent – qui pourrait par magie illuminer la table ?
« Quand vient donc mon festin ? », grogne le sieur Canard, niant son infortune,
« Appelez-moi ce Coq, et qu’il vienne à son duck reconnaître l’estoc qui le gave de thunes ! ».
Le maître queux accourt, un plateau à la main, garni d’une coupole et d’un canon de vin :
« Prenez garde, Seigneur, car votre assiette brûle, réchauffant à dessein les mets les plus divins ».
Et le voici qui sert au palmipède blanc un plat immaculé, fait de vide et de vent.
« Qu’est-ce donc que cela que vous posez ici ? », grimace le monarque, le bâton menaçant.
« Sire, c’est votre repas. Et je l’ai composé des produits les plus rares et les plus fins qui soient.
– Mais cette table est vide ! Pas un ver à gober ! » – le suzerain des mares s’emporte telle une oie.
« Que nenni, noble maître : vous savourez pour l’heure la Nouvelle Cuisine de votre empereur. »
à ces mots, Maître Canard ne se sent plus de joie, et l’orgueil lui fait déceler mille saveurs.
« Remarquez », lui dit Coq, « comme la mousseline est aérienne, et combien ce filet est délicat…
Assurément, tout en revient à la cuisson nouvelle, et aux épices sublimes du pays des Rats.
– Mmm ! Quel fumet ! Quels arômes, et quelle légèreté ! Maître Coq, vous êtes pardonné ! ».
Moralité : quand le produit vient à manquer de qualité, c’est par le mot qu’il faut bien le saucer.

Note n° 70
Les messages doivent être clairs – dès lors je serai clair. Voilà ce qui arrive : la passion est un jour de canicule dans l’éternel automne de l’existence. C’est à n’en pas douter le sentiment le plus intense qu’un être humain puisse connaître. Un état de fulgurance que l’on compare au feu, tant il consume autant qu’il énergise. Lançant le cœur au galop, la passion saisit les entrailles et prend d’assaut la pensée. C’est un torrent qu’aucun principe ne contient, qu’aucun serment n’entrave – et la liberté n’est plus.
Rien ne touche tant l’être emporté par la passion que l’annonce par l’âme sœur du partage de la même obsession. Il existe alors en ce moment exquis d’harmonie fébrile la possibilité magique d’une communion de pensée sans support. Cet échange indicible est le signe le plus sûr du désir frénétique.
Si la passion est sans remède, elle n’en n’est pas pour autant inaltérable – bien au contraire. Elle se flétrit au simple contact de la monotonie du temps. L’opulence étouffe le désir ; la satiété engourdit la convoitise. J’ai promis d’être clair – et voici ce qu’il faut retenir : la passion ne subsiste qu’au travers du manque.

Note n° 92
La maladie ! La maladie, mon ami : voilà le pire ennemi de la liberté. La maladie. Cette spoliation d’autonomie, cette négation du bonheur. Le prisonnier des geôles médiévales – croupissant dans un trou humide et froid, privé de la lumière du jour – a plus d’autonomie encore que le grabataire sur son lit de souffrance. Quand le cancer te prend pour proie, mon pauvre, pauvre ami, et que silencieusement il se rend invincible, formant ses armées, détournant les canaux de la vie pour bâtir ses citadelles, levant son impôt sur tes jours de lumière, tu ne vis déjà plus que par contumace.
Une nuit, tandis que tu te rêves encore en être de félicité, souverain d’un corps de raison et de résolution, le cancer décoche ses missi dominici. Puis des colonies se développent pour la seule prospérité du mal silencieux – mais tu l’ignores toujours. Tu l’ignores jusqu’à ce qu’un matin la douleur t’envoie ses huissiers sans nom. Ils te font comparaître devant de tristes juges aux blouses blanches, et tu apprends que tu fus condamné il y longtemps déjà.
C’est alors que, mon ami, tu dois tout abandonner : ton temps, ta joie, tes certitudes – jusqu’aux vêtements que tu aimais porter. On t’attache sur ton lit, et de grosses femmes un peu connes te rouent d’aiguilles. Tu en as la nausée, et l’alchimie des bourreaux te rase le crâne. Tu n’as plus d’envie. Ton corps s’est affaissé. Tu respires comme en un lancinant supplice, et si par cynisme la raison ne t’avait pas encore quitté, elle te quitte – par moment, comme une maîtresse indécise. Un jour elle ne revient plus, emportée avec tout le reste dans le tourbillon de la cuvette… Reste une longue procession où quelqu’un croit t’entendre dire : « Oh ! Le voilà. », où chacun affirme que tu ne souffres plus, où ton cœur ralentit la marche. Puis des râles. Le couinement d’une machine. Et finalement, heu ! voyons…
Ah ! Oui : la mort.

Note n° 100
« La froideur gothique de mes écrits s’abreuve du sang noirci par le charbon et la sueur de sept générations de mineurs de fond. Mon art est une incantation en deuil, et comme tout artiste, je ne suis que le médium de ces fantômes oubliés. »

Note n° 119
Les hommes ont créé des dieux pour affronter la peur obscure. Ensuite les dieux ont pris possession de leurs âmes, et de la force que les hommes leur donnaient, ils ont dicté la colère, la mort et la destruction. Et les hommes ont obéi, se prosternant devant les idoles de leur propre imagination, car l’être humain ne se souvient jamais. Puis d’autres hommes sont nés. Ils ne croyaient plus aux anciens dieux, mais ils n’avaient pu se défaire de la peur obscure. Et pour s’en protéger, ces hommes ont créé la science. Ensuite la science a pris possession de leurs esprits, et de la force que les hommes lui donnaient, elle a dicté la colère, la mort et la destruction. Et les hommes ont obéi, se prosternant devant l’idole de leur propre imagination, car l’être humain ne se souvient jamais.

Note n° 152
Je vous observe – depuis mon château des Carpates, avec un satellite espion qui épie chacun de vos faits. Je les consigne dans un grimoire aux gonds rouillés, à l’encre de mon sang ! coagulé par tous ces aspes. Je vous écoute ! de ce manoir abandonné, un renard à la main et un havane aux lèvres. Comme il est singulier d’y assister à vos agapes, et de vous voir pleurer d’avoir trop bu ou trop mangé – ces animaux graisseux et indolents, que vous faites élever dans des cellules trop étroites, et que vous refusez de voir mourir par pruderie. Ha, ha ! Sots que vous êtes…
Je vous épie, toute la nuit et tout le jour, comme on guette un désastre qu’il serait vain de redouter. Ce que je vois n’a rien de beau, ni rien de laid, et je n’éprouve rien – qu’un vent glacé entre mes cornes. Je tends parfois la pointe d’une oreille à ces prières, dont vous vous souvenez lorsque la peur vous fait douter. Je me souviens qu’un jour j’ai beaucoup ri du sacrifice ! d’un prieur de volcans, qui criait mourir en mon nom. Cet homme y croyait tant. Ha, ha ! Sots que vous êtes…
Je vous remarque, à l’heure du thé, défiler dans vos villes en réclamant plus de justice, plus de travail ou plus de jeux. Je vous vois brûler des voitures, briser des vitrines et piller des commerces – puis ces combats de rue où chacun d’entre vous me croit de son côté. Je distingue très bien chacun de ces murmures où vous me promettez de plus fertiles cathédrales. Ha, ha ! Sots que vous êtes…
Je vous regarde naître et mourir, soigner votre prochain que vous avez assassiné, vous déclarer la guerre quand ce n’est pas l’amour, en levant cette main qui vous servait à caresser. Je vous entends tressaillir ! quand lassé de vos vies je claque mon sabot au marbre noir de ce castel. Ha, ha ! Sots que vous êtes…
Je vous aperçois dès l’enfance courir à votre fin prochaine. Je discerne vos doléances, quand brisés par les ans vous déplorez cette jeunesse, et que vous mesurez enfin la vacuité des au-delà. Ha, ha ! Sots que vous êtes…
Je vous contemple depuis l’est jusqu’au sud, et du nord à l’ouest. Ha, ha ! Vous êtes partout les mêmes…
Sots que vous êtes.

Note n° 158
Oyez, oyez, l’histoire de Kolonel Oxymör, l’homme qui a survécu à son camp de la mort. Il n’aimait pas les juifs : ils avaient un long nez, un nez à comploter des menées maléfiques. Il n’aimait pas les Rom : un peuple sans pays, dont le seul intérêt est de se balader, la guitare à gratter. Il n’aimait pas les noirs – mais ils étaient bien rares. Il n’aimait pas les gays, ni les cocos, ni les cosaques, les débiles et les vieux braques. Bref, il n’aimait personne.
Lui, il était blond ! il était grand ! il était fort ! il était fier ! il était blanc ! Un Allemand !  Bien bâti, bien nourri, bien nazi. Avec un uniforme noir de noir, des black boots et une tête de mort sur le crâne. Et son métier, c’était d’exterminer. C’était tondre, gazer, et puis tout faire cramer. Il était la solution finale en personne, Kolonel Oxymör, c’était un apollon changé en Belphégor.
ET
UN
JOUR,
les Russes ont attaqué. Il fallut brûler les papiers, porter les déportés, miner les cheminées, effacer les méfaits. Liquidation générale ! Tout doit partir ! Au ghetto les squelettes ! Ouste ! Aux oubliettes, raus ! Et il a tondu ses cheveux blonds, gazé ses idées de con, et brûlé son bel uniforme de pourri. Et tout était fini. Pas connu, pas pris, pas puni.
Et allez, valsez ! Retour à la vie civile… Kolonel Oxymör rentre en Oberösterreich, dans son cher Braunau am Inn, où les gens ont bonne mine, et ont tant pâti du IIIe Reich. Il y retrouve ses potes, qui sont restés à Tarsdorf, et comme il s’y connaît en boucherie… hé ! bien il ouvre une charcuterie. Au village de Fucking, il aime saigner les porcs, et en faire fumer les entrailles : pinkelwurst ! bregenwurst ! kohlwurst et autres wurst ! Et il est gros, et il est gras, et il est chauve ! Un Autrichien avec son gros chien (un berger allemand). Il a son calot blanc, son tablier plein de sang, et ses sabots qui claquent. Ce n’est plus lui ; il n’a pas changé : un porc parmi les porcs – Kolonel Oxymör – Oï ! Oï !

Note n° 167
Prologue : la dernière volonté. Le suicide est pour certains l’expression ultime de la liberté. Le droit de mettre un terme à sa propre vie de la manière et à l’heure que l’on a choisies. Pour certains, il s’agit là d’un acte d’un courage immense ; pour d’autres, c’est au contraire l’expression d’une lâcheté aveugle. Mais trêve de banalités : la question n’est pas là.
Acte premier : le suicide n’est pas consubstantiel. On ne peut guère comparer le suicide d’un adolescent désespéré au constat résigné d’un malade en fin de vie. Le suicide que l’on croise en santé mentale n’a rien de lucide : il est soit le symptôme d’une dissolution du lien à la réalité, soit la conclusion d’un raisonnement perverti par le prisme de la détresse, soit encore la conséquence d’une désinhibition induite par un toxique. Le suicide carcéral n’a rien du seppuku ; le kamikaze est étranger au disparu des fleuves. Il faut donc écarter du débat toute forme d’autolyse déclenchée par l’aliénation, qu’elle soit de nature mentale, religieuse ou politique. Ne demeure dès lors que la question de l’individu qui fait le choix délibéré de terminer sa vie : le suicide naturel.
Acte deuxième : le suicide a toujours un sens. Nul ne choisit la mort sans raison, et cette raison est de l’ordre de la conviction intime. Le désespoir est toutefois l’instrument commun de ces aboutissements singuliers. L’être humain, dont la nature est foncièrement tournée vers la vie (à telle enseigne que sa pulsion reproductrice confine à la folie), ne peut en effet envisager de se donner la mort qu’en tout dernier recours. Le suicide naturel n’est jamais un acte gratuit, au contraire du meurtre. Ce temps de la conviction précède de longtemps celui de la décision. En dehors de l’ordalie (qu’il faut interpréter comme l’une de ses formes les plus frustes), il s’agit d’un processus de maturation lent et profond, durant lequel le candidat au suicide abandonne peu à peu toute notion d’espoir en un avenir meilleur. Affranchi des attentes, le futur perd dès lors tout attrait. Au stade final du temps de la conviction, la renonciation au lendemain est telle qu’elle aboutit à l’indifférence face aux plaisirs du présent.
Acte troisième : le suicide est un tête-à-tête avec la mort. Le suicide est le pire ennemi de l’homme, mais quand vient le temps de la décision, plus rien n’a d’importance. Il s’agit d’un temps généralement bref dans le cas du suicide naturel. Bien que le désespoir ait détruit toute velléité de retraite, l’être humain doit y affronter l’essence même de sa peur obscure : non seulement a-t-il muselé sa vocation à la vie, mais encore doit-il vaincre sa peur de la mort. Ce temps de la décision est en outre un moment d’intense solitude. Il conduit au passage à l’acte.
Épilogue : la grande extinction. Le suicide, c’est la mort – et la mort est la fin de toute chose.

Note n° 180
Même depuis l’au-delà de l’existensationnalisme, il faut se résigner à reconnaître l’absence de liberté absolue. Toute liberté se prend en effet au détriment d’une autre liberté, car toute liberté a un prix. Le Principe de liberté est neutralisé dès le niveau de la psychiagénie. Cela se traduit à l’échelle de nos sens par la limitation de notre autonomie, soit par des facteurs somatiques (c’est notamment le cas lorsque des stimulations issues de notre milieu de vie déclenchent une sécrétion hormonale qui, elle-même, détermine un comportement), soit par des facteurs psychiques (dans ce cas, les stimulations issues du milieu de vie nous emprisonnent dans des acquis de type moral ou sociétal, prenant la forme de pensées stimulantes ou inhibitrices). Si la liberté absolue n’existe pas, un « certain degré de liberté » est cependant possible.
Tout être humain évolue dans un milieu de vie, qu’il soit anachorète ou citadin. Ce milieu de vie peut dans la plupart des cas être qualifié de société – et bien mieux : de système. Or tout système est en soi privatif, dans la mesure où l’introduction de l’absolue liberté dans le système le conduit inexorablement au chaos (et donc à l’extinction). La seule chose durable concernant la liberté est dans ce cas son incertitude, voire sa dimension stochastique. Il n’est par conséquent possible de retrouver le Principe de liberté au cœur du système qu’en le lui « arrachant » : en transgressant ses limites. C’est la raison pour laquelle, face à la liberté, il n’existe que deux types d’être humain évoluant dans un système : le pirate et le corsaire.
Les systèmes contemporains ont à de très rares exceptions près abrogé la loi du plus fort. Il n’existe dès lors dans la dynamique du système que des « gagnants » et des « perdants », et non plus des « forts » et des « faibles ». Mais cet état « gagnant » ou « perdant » n’est en rien durable, il est même éminemment fluctuant, incertain, en perpétuelle redéfinition. Dans la permanente compétition qui caractérise le système, l’être humain  perd ou gagne un nombre incalculable de fois tout au long d’une même journée : à tout instant correspond un défi. Le « faible » peut donc très bien se retrouver en position victorieuse car le pouvoir, la justice – ou tout simplement le hasard –, lui en donne l’opportunité. Il est possible d’être gagnant un instant, puis perdant à l’autre – tant pour les forts que pour les faibles. Toutefois l’être humain cherche généralement à influencer le cours des choses, et à se retrouver en position de gagnant.
L’homme qui s’approprie la liberté avec l’assentiment du système agit tel un corsaire ; celui qui défie le système est un pirate. L’être humain est condamné à choisir l’une de ces alternatives pour jouir d’un « certain degré de liberté ». La voie du corsaire impliquant nécessairement la compromission, celle du pirate offre un niveau de liberté supérieur, mais, naturellement, elle est plus risquée. L’argent – ou son équivalent – est fréquemment le seul langage du système. Si le clochard sur son banc gardait le pouvoir, c’est qu’il agissait en pirate. Mais lorsqu’il accepte l’aide du système, il se comporte en corsaire. Il est ainsi parfaitement possible d’être tour à tour pirate et corsaire, et là aussi, il est question de liberté.

Note n° 186
Il n’est pas de mémoire durable. Que vous soyez bon ou mauvais, fidèle ou parjure, victime ou bourreau – qu’importe ? Nul ne s’en souviendra demain. Paroles, écrits, images – rien ne survit au siècle. Car ce que l’être humain n’a pas vécu, il ne s’en soucie pas.
Seul demeure le Principe de liberté : la liberté pour tout un chacun de choisir ce qui le satisfait. Car on choisit toujours : rien n’est écrit, for la vanité de l’existence.
Bien des choses sont incertaines en cet univers : l’amour, la haine ou l’indifférence ; la fortune ou la misère… L’espoir et sa persistance ; la lucidité et sa tolérance… Car tout est injustice. Et ce n’est que justice – pour l’homme (il n’en est qu’un).
Une seule chose est certaine cependant : ce qui est mort ne revient pas à la vie.

© 2007, Glam dicinn.