GODFROID
 

Larmes de venin, Essai sur le pouvoir

2004
Socrate Editions Promarex
ISBN 2-930394-03-X

Larmes de venin est mon premier ouvrage « de fusion » : il fait le lien entre la poésie et une espèce de « nouveau conte philosophique ». La plupart de ces textes furent écrits au début des années 1990. Comme je l’explique dans un avertissement placé au début de l’œuvre, elle fut la toute première publiée du cycle intitulé L’Ombre close des portes celtiques, bien qu’elle en soit le Livre III. La poésie y tient une part très importante, et Larmes… plaira d’abord aux amateurs du genre.

On parle beaucoup de pouvoir tout au long de ses trois chapitres principaux : Démocraties, Révolutions et Dictatures. J’y évoque aussi l’anarchie, au travers d’une ville mystérieuse baptisée Chyranapolis.

L’intrigue est construite comme un long flash-back : Axel Untel, prisonnier des geôles de la cité, se remémore les évènements qui l’ont conduits là, des jours heureux en compagnie de Lisa à sa condamnation à être « enfermé dans un livre ». Éminemment gothique de par son inspiration sombre (les thèmes du vampire, de l’amour perdu et d’un univers à la nuit éternelle peuplé de démons), Larmes de venin est un texte que j’ai voulu proche d’une partition musicale.

 

Quatrième de couverture :

 

Larmes de venin, Essai sur le pouvoir est une œuvre riche et atypique. Le récit d’une fiction se déroulant dans le monde imaginaire des Abysses se mêle ainsi à une réflexion philosophique qui interpelle. Cet ouvrage porte en outre la marque d’une créativité stylistique engagée, qui pousse la langue française dans ses derniers retranchements.

 

Larmes de venin comporte plusieurs niveaux de lecture. Le lecteur est libre de choisir celui qui lui convient le mieux, car cet ouvrage ne se veut en rien exclusif. Il choisira ainsi de se confronter à l’analyse du pouvoir, sous toutes ses formes, préférera se concentrer sur les aventures du héros, Axel Untel – ou goûtera tout simplement de la sensibilité d’un texte qui se veut beau. Quel que soit son choix, le lecteur ne sortira pas indemne de la lecture de cet ouvrage.

 

Extraits :

 

[ Avertissement ]

 

Larmes de venin est le troisième livre d’un cycle de sept essais intitulé L’ombre close des portes celtiques. Il est publié le premier, mais ceci ne gène en rien sa compréhension. En effet, les sept livres peuvent être envisagés comme autant d’anneaux d’un bracelet semainier ; si les liens qui les unissent les uns aux autres sont évidents, chacun possède sa propre autonomie.

L’être humain est au centre de L’ombre close des portes celtiques. Il y est symbolisé par le héros récurrent : Axel Untel. Réflexion philosophique sur le sens de la vie, les passions humaines s’y retrouvent toutes dépeintes. Chaque essai aborde toutefois un thème majeur de manière plus directe ; Larmes de venin est ainsi un essai sur le pouvoir.

Chaque volume comporte enfin plusieurs niveaux de lecture. Parmi ceux-ci se discernent une réflexion philosophique, la chronique d’une fiction, et un essai sur la langue française. Dans ce livre III, la poésie nourrit ce dernier aspect.

 

L’ensemble doit être considéré comme une œuvre expérimentale.

 

[ Section O.C. III, 1 – Sacrilège pleure ]

 

Goutte...

 

Goutte...

 

Goutte...

 

Goutte...

 

     J’écoute,

 

Goutte...

 

             Glisser les gouttes,

 

Goutte...

 

                       Dans le soir,

                           Où fond ma raison...

 

Goutte...

Et je les goûte,

 Les mâche toutes,

Dans le noir au fond de ma prison...

 

Dans ma geôle...

Dans la geôle où croupit mon chagrin.

 

Et chaque goutte de doute que distille mon esprit
S’évapore sur la route aux pierres blanchies de l’oubli

                             (Pas d’oubli !)

                      (Pas ici !)

            (Pas d’ami...)

 

Que / s’est-il / passé ?
        Que / n’ai-je / trouvé ?

                Que / sont les / raisons ?

                        Que / feront-ils / donc ?

 

Dans ma geôle...
                 À Chyranapolis !

Dans la geôle...

                 Se poursuit mon supplice !

 

 Cette pluie sans vie n’est plus mon amie
Et j’aspire encore à recueillir la mort...

 

Dans la geôle,

               goutte à goutte...

 

 Un nuage d’autrefois profane mes souvenirs,

Sacrilège pleure... larmes de venin.

 

Axel !

      Les démons reviendront...

 

 [ Section O.C. III, 8 – Démocratie ]

 

Un jour la Loi de la jungle fut rayée de la constitution des hommes. Ce jour là, le plus fort perdit son pouvoir et ses droits.

Les êtres humains, qui depuis longtemps avaient abandonné la parenté des animaux, décidèrent alors de confier leur destin aux ordalies de la démocratie. Tous – tous sans exception – eurent une voix à offrir, un avis à donner.

Et parmi tous les hommes, certains – par désir ou par devoir, mais peut-être aussi par attrait du pouvoir –, certains pensèrent : « Le temps est venu pour moi de parler en votre nom, mes frères. Le temps est venu pour moi de donner ma vie, mon temps et ma raison à votre existence. Mes frères, le temps est venu de l’égalité et de l’union des peuples ».

Ils furent plusieurs à vouloir représenter leurs semblables, et les hommes décidèrent que chacun parlerait en liberté, dans le calme et le respect – en toute égalité. Évidemment, bien évidemment – et quelle surprise ? – il n’est guère aisé pour le commun des mortels d’appréhender toute la subtilité du raisonnement des sages – tout autant, d’ailleurs, qu’il est malaisé pour le penseur de saisir toute la passion des mortels, fussent-ils communs. Mais la bonne volonté ne vient-elle pas à bout des tâches plus décourageantes ? En outre il faisait beau, et chacun écouta, buvant l’eau fraîche à même la source, mangeant tantôt une pomme, tantôt quelques raisins bien mûrs.

Ce jour-là, tous les hommes s’écoutèrent. Ce jour-là, tous les hommes furent frères, et le respect n’était pas feint – car l’homme est bon, et tous les sages s’accordèrent à le dire, et le redire encore : « L’homme est bon », malgré ses trahisons et malgré la violence qui ne le quitte pas. « L’homme est bon » : il est partout le même, dans tous les villages et sur tous les continents – « L’homme est bon », malgré sa cruauté.

Ce jour-là, la démocratie fut inventée. Elle fut conçue et vit le jour comme le plus bel enfant de l’homme, comme une prière emplie d’espoir, comme un vœu dont il n’osait rêver – comme une preuve de sa bonté.

Et, ensuite, de la démocratie naquit la politique.

 

[ Section O.C. III, 19 – Luxualité pressentimentale ]

 

I

 

       Caresse

 

       Doux...

 

       Tes touchers de soleil

                          (doux...)

 

       Tigresse sans sommeil
       Dont je darde l’oreille

       De léchés irréels

                          (doux...)

 

       Langue contre langue

                          (doux...)

 

       Salive assoiffante

       Pour bouches indécises

       Aux charges incisives

                          (doux...)

 

       Tu guides le plaisir

                          (oui...)

 

       Te cabres en un soupir

       Sacre ces seins grisants

       Sacrifiés par mes dents

                          (oui...)

 

       Écartes les jambes

                          (doux...)

 

       Caresses ronronnantes

       Apprivoisant l’entente

       De la chair enchantée

                          (va...)

       Chairs métamorphosées

                          (viens...)

       De la chair irradiée

                          (va...)

       Chérie de l’orchidée

                          (viens...)

 

       De la fusion rythmée

                          (lent...)

 

       L’éclipse de tes reins

       Mêlera ce matin

       La rosée et le vin...

 

                          (encore)

       La rosée du levain...

 

                          (plus fort)

       La rose et le levain...

 

       Caresse

 

       Dors...

       Mais touchée du soleil

 

II

 

Et je te caressais la joue,

      Quelque part dans les champs de miel,

   Quelque jour bercé de soleil ;

Quelques yeux bleus pour tes lèvres vermeilles...

 

Et comme je caressais ta joue,

      Et comme nous embrassions le ciel,

   Glissant sur tes lèvres vermeilles ;

Je ne croyais pas à la fin des jours heureux...

 

Et le démon disait /

      Ha ! ha ! –

   « Bientôt la fin... »

 

Mais je te caressais /

      Li-sa...

   « Qu’est donc la fin ? »

 

   Mais le démon disait /

      Ha ! ha ! –

   « Bientôt la fin ! »

                 (la fin...)

 

Et je le regardais :

      Ha ! ha !

   « Mais quelle fin ? »

                 Pas de fin !

 

Je murmurais à ta joue,

      Quelques sourires en soleil,

   Quelques soupirs sans sommeil ;

Quelques baisers qui nous enlaçaient dans le ciel...

 

Et comme un murmure à ta joue,

      Et comme un léger arc-en-ciel,

   Je renonçai à l’éveil...

 

Mes yeux saignaient leurs larmes de venin.

 

[ Section O.C. III, 20 – L’homme de paille ]

 

Le premier jour – qui s’en souvient ? – le premier jour, chacun voulait se sacrifier pour son prochain. On ne daignait parler pouvoir (on n’y songeait même pas d’ailleurs) : on pensait renoncer à tout, pour mieux servir les autres hommes. Nulle envie ; nul chagrin. Nulle rixe, nul vice, nul besoin – si ce n’est celui d’aider, d’aimer, de construire : l’homme venait de découvrir qu’il portait en lui le bien ; et il riait.

Au deuxième jour, beaucoup s’étaient découragés : ils évoquaient leur famille, leur labeur ou leur âge – pas un pour le leur reprocher. D’autres avaient conforté leur décision : servir, s’offrir, donner sa vie pour la cité – même si pour cela il fallait tout abandonner. Ils le devaient, et surtout l’homme le valait bien. Les premiers s’apaisèrent, les seconds rassurèrent – tout un chacun riait.

C’est au troisième jour que l’homme se querella. Untel promit ceci, d’autres n’y croyaient pas, et on entendit dire, un peu partout dans la foule, qu’il n’en restait que peu pour parler de devoir. Ce devaient être les plus sûrs, ou les plus purs, ou les plus braves – en tout cas ceux qui résistaient aux coups, aux mots, ceux qui survivraient au pouvoir. Et on riait.

Vint le quatrième jour : un jour de fête. Tous purent voter – et tous votèrent, heureux de l’importance qu’on leur avait donné. Et tous les hommes se surent égaux.

Le cinquième jour passa comme un regret inavoué. Tout sembla morne et froid, presque irréel, presque arraché au sommeil, et mis à quia. Certains dépouillaient, beaucoup réfléchissaient – d’aucuns riaient.

Puis, le sixième jour, tandis que la plupart s’apprêtaient à rentrer (et que nombre avaient déjà quitté), le plus vieux de tous les anciens, le plus sage de tous les derniers – un homme, en somme – déclama le nom des vainqueurs. Ceux-ci riaient.

Et le septième jour, loin de tout cela, bien plus lucide et sans plus aucune candeur, le septième jour on sut enfin ; on sut que le pêcheur conduirait les troupeaux ; on sut que le chasseur formerait les bergers ; on sut que le jongleur dirait aux forgerons. On sut beaucoup, et plus encore : on sut d’abord que rien du tout n’était possible, on sut surtout qu’il en faudrait un pour le dire. Quelqu’un connu de tous, mais nul n’aurait jamais imaginé qu’il serait là – on en riait ! Et l’homme de paille, lui, riait.

 

[ Section O.C. III, 47 – Chyranapolis ]

 

        Je vis Chyranapolis

         La perle des Abysses

          Une larme de venin

        Déposée par le matin...

 

        Dans le cirque de l’Iris

         Rampait Chyranapolis

          Et ses murailles d’airain

        Serpentaient dit-on – sans fin...

 

        Dressée le long des remparts

         Flottait la bannière noire

          Et des rêveurs la nommaient

        Cité de la liberté..

 

 

[ Section O.C. III, 50 – Monarchie ]

 

Lorsque les révolutions eurent consumé les lourds piliers de la démocratie, lorsqu’il n’en resta plus qu’un amas de braises écœurant, que le vent eut chassé la fumée, lorsqu’il ne demeura qu’un horizon de cendres et de silence parfait, on entendit le glaive sortir de son fourreau.

On vit le glaive tendu brutalement vers le ciel, on l’y vit tournoyer – large, sombre et lent – puis s’abattre, et s’abattre encore, et à chaque fois recommencer. Alors il n’en resta plus qu’un, dressé – et tous les autres se prosternaient.

Il dit : « à présent le chaos est terminé. Je dicterai les droits de chacun d’entre vous, et vous aurez la liberté de m’obéir et d’écouter. En vérité, et par ces mots, l’ordre moral a commencé. »

Il dit : « Vous m’appellerez Seigneur, vous me nommerez Sire. Je serai votre Altesse, et vous courtiserez. On criera Le Tsar ! avant mon arrivée, et trois pas en arrière, vous taperez le torse sur vos genoux lustrés. Car je suis votre Don – le seul en vérité. »

Il dit : « Enterrez vos idoles, et brûlez vos grimoires – que vos cultes odieux rentrent à leur crépuscule. Je serai votre dieu, car c’est un droit malin qui assoit mon vouloir, et qui bénit mon sceptre. »

Il dit : « Vous me devrez le tiers de toutes vos richesses, et tous les ans prochains, la moitié de vos biens. Vous paierez mes jeux, mes chevaux, mes palais, chacun de mes atours : pour moi rien n’est trop beau. J’aurai cent, mille laquais pour iriser mes jours, et autant de servantes pour apaiser mes nuits. Oh ! ça vous paierez, mais jamais – jamais assez. »

Il dit : « Je vous enverrai à la guerre – nombreux vous y tomberez. Je serai le seul général, le seul amiral, le seul commandant des armées – et par légions vous tomberez. J’ordonnerai de fête en fête, attaquant depuis mes châteaux, de mes salons, de toutes mes terres, parmi les vins – des générations tomberont. Et vous m’en glorifierez. »

Il dit : « Il en sera ainsi jusqu’à mon dernier jour ; et à mon dernier jour, jusqu’à la dernière heure – et même après. Il en sera ainsi, en vérité, pour mes enfants, et les enfants de mes enfants, et  jusqu’à la fin des mondes, pour tous leurs héritiers, hommes, femmes, ou animaux, jusqu’aux plus vils. »

 

[ Section O.C. III, 65 – Pénitence éternelle ]

 

 

Je ne suis qu’un archer d’Adès,

 L’alcarazas de népenthès

  Que je perdis dans les Abysses,

Sera payé de mon service...

 

   De mon service à Son Altesse,

  Seigneur de Chyranapolis,

 Dont je dois exciser les vices,

Et les créations de l’ivresse...

Et quand j’appuie ! sur la gâchette ! en visant cette ! cible ! hurlante ! qui s’est enfuie ! de sa cachette ! pour léguer sa cervelle aux anges, je sens vibrer ! mon arbalète, et j’entends siffler ! sa ! sentence ! un autre carreau ! tranche net ! une autre vie sans importance...

Créations aberrantes des jours éthyliques,

 Ces êtres informes au regard chimérique,

  Moi l’archer du Seigneur je dois les effacer :

Des arbalétrières je fends l’imparfait...

 

   L’imparfait fourmillement de ces vies incertaines,

  Aux membres inachevés à la méninge vaine,

 Moi l’archer rédempteur je me dois les biffer :

 

Moi l’archer du Seigneur je ne puis que jouer.


[ Section O.C. III, 82 – Tupaw variations ]

I

Annabel... –

Annabel Lee

De romans en poésies

Tombent les feuilles blanchies

By her kingdom by the sea

S’ennuie Annabel Lee...

Annabel Lee –

Annabel Lee –

Annabel leave... (me)

Anna believe... (me) –

 

II

 

Et je l’aime –

Mon Annabel Lee !

Oubliera qu’elle s’ennuie

Les longues nuits de son envie

In my bedroom by the sea

S’offre Annabel Lee !

S’offre Annabel Lee...

Annabel Lee...

Annabel Lee...)

 

III

 

Souviens-toi !

Ma douce Annabel Lee

Rebelle à la poésie

Tournent les encres ternies

In my novel by the sea

Se noie Annabel Lee...

Adieu Annabel Lee...

Adieu Annabel Lee !

Adieu Annabel Lee.

 

[ Section O.C. III, 100 – Où Axel retrouve un ami ]

 

  Tu as quitté le désert,

Des libertés éphémères,

Mais en dérobant tes droits tu !

                                as lésé tes pairs...

 

Et c’est puni par la Loi :

 Ne le savais-tu pas ?

C’est interdit par la Loi ne !

                              le savais-tu pas ?

 

  Tu as offensé la mort,

En décidant de ton sort,

Mais abandonnant ton corps tu !
                  
Ne le savais-tu pas ?

Tu / t’es / sauvé...

                          Ne le savais-tu pas ?

Tu / t’es / damné...

                          Ne le savais-tu pas ?

 

Ne le savais-tu pas : c’est interdit par la Loi !

Ne le savais-tu pas ne !

                        le savais-tu pas ?

 

  Le long de tes souvenirs,

Tu as erré en vampire,

Mais en saignant leur amour tu !

                          Ne le savais-tu pas ?

Tu / as / volé...

                          Ne le savais-tu pas ?

Tu / as / volé...

                          Ta vie en ces nuits-là !

Tu / as / tué...

                          Ne le savais-tu pas ?

 

Et c’est puni par la Loi :

 Ne le savais-tu pas ?

C’est interdit par la Loi ne !

                              le savais-tu pas ?

Tu / dois / payer...

                          Ne le savais-tu pas ?

 

Ne le savais-tu pas : c’est interdit par la Loi !

Ne le savais-tu pas ne !

                 le savais-tu pas ?

        Ne le savais-tu pas ?

(Ne le savais-tu pas ?)

 

[ Section O.C. III, 102 – Despotisme électrique ? ]

 

Alors… que voulez-vous vraiment ? Que désirez-vous donc, être aux convictions changeantes ? Voulez-vous d’un roi, au seul mérite de sa naissance – ou voulez-vous d’un pion, intronisé par l’élection ?

Voulez-vous d’emblée qu’on vous l’impose ; préférez-vous plutôt choisir, venu de rien, le voir monter, le voir grandir, le voir gonfler de vos idées, de vos combats – et puis vous échapper ? Cela change-t-il vraiment les choses ? Avez-vous seulement le choix ?

La dictature est élitiste, ce qui en soi n’est pas un mal, mais elle périt en s’asphyxiant, emmurée dans l’ivoire de son sérail. La dictature se nourrit de la terreur, d’une terreur consensuelle qui conduit inéluctablement à la médiocrité. Il n’y a pas de place pour le renouvellement, ni des idées, ni des gens. Parce que l’essence de toute dictature est la paranoïa, elle se mue peu à peu en une oligarchie gérontocrate.

Révolution ! Sous son masque de liberté, la révolution dissimule la plus inique des utopies. Celle qui fait croire à l’homme de la rue que le pouvoir est à sa portée. L’utopie du changement des possibles et du droit à l’autodétermination. Mais la révolution n’est qu’un autre nom de la violence. La violence que l’homme connaît si bien : elle lui est si familière. Sans elle, il n’est pas de pouvoir. À l’évidence, la révolution n’est un état de violence entre une forme d’oppression consensuelle devenue intolérable et une autre forme de pression consensuelle qui semble supportable.

Et la démocratie ? C’est à n’en pas douter l’antithèse même de la tyrannie, tout autant que l’antidote de la révolution. La démocratie paraît posséder toutes les vertus : l’égalité, le libre arbitre, l’espoir d’un monde meilleur sous l’égide de la bonne volonté. Et tout cela est vrai, car la démocratie est le plus merveilleux des mirages. Non. Non, la démocratie rêvée n’existe pas : nombreux sont ceux qui l’ont cherchée – nul ne l’a jamais trouvée. Elle se corrompt à l’expérience de la réalité, se fane, et perd jusqu’à l’illusion de sa liberté. La démocratie ne survit pas aux hommes.

Si vous ne voulez plus de cette monarchie éphémère, si vous abandonnez aussi la tyrannie à son passé – que voulez-vous vraiment ? Vous qui n’avez jamais suivi que ceux qui guident par le psaume, que les prophètes, que les divins, et sans critique, et sans raison. Vous n’avez jamais compris que le commandement devin, paternaliste, auréolé du sens commun, de l’habitude. Car au pouvoir inaccessible on ne rêve jamais. Il ne vous reste, en d’autres termes, que ce que vous avez jamais compris : le despotisme. Mais un despotisme éclairé, un despotisme humain et bienveillant : qui vous impose là où vous hésitez, qui vous fait peur là où vous transgressez – qui voit pour vous.

Qui ? Qui donc choisirez-vous pour vous guider là où toujours vous vous êtes perdu ? Lequel d’entre-vous ? Et pour combien de temps ? – avant le retour du mal. La perfection est inhumaine. Mais de l’humain – comme un miracle, et si rarement – de l’humain naît parfois la perfection.

Et en dernier recours, dans une dernière aurore, tel un imperator ex machina, mordant la peau de sa clarté, éblouissant à faire pleurer : DESPOT.EXE

 

© 2004, Larmes de venin, Essai sur le pouvoir.