Avec Pacte de Contrition, j’ai cherché à aller plus loin dans la réconciliation entre l’art et la science. Le texte poursuit les aventures d’Axel Untel, reprenant l’action là où elle s’était arrêtée dans Larmes de venin, mais la poésie y tient une place beaucoup moins importante, au profit de la vulgarisation scientifique. J’y ai résumé la plupart de mes travaux antérieurs en santé mentale – notamment la « théorie de la psychiagénie » et le concept d’une « psychothérapie unifiée » qui en découle –, et ce Livre IV de L’Ombre close… se termine par un passage théâtral qui fait le lien avec Au cœur du Pandémonium…
Dans Pacte…, Axel Untel s’échappe du silence de sa prison de papier abyssale pour émerger dans notre monde. Un psychiatre nommé Docteur X lui diagnostique une schizophrénie, et Axel se retrouve interné dans un asile sous le nom d’Alex Wanson. Il y reste 10 jours ; jours égrainés par la chronique d’une Radio Métal qui raconte l’histoire du rock’n roll. Le texte comporte quatre voix : la radio, les pensées d’Axel, les dialogues des employés de l’hôpital, et les chapitres de vulgarisation scientifiques sur la folie, tirés d’une certaine « encyclopédie médico-philosophique » particulièrement volumineuse…
Quatrième de couverture :
La folie vous aime !
La « folie » (le mot fait peur, mais ce n’est que l’ancien nom des troubles psychologiques) est non seulement peu connue du public, mais aussi mal comprise par les professionnels, et traitée de manière insatisfaisante. Que la santé mentale soit une utopie n’y arrange rien. Dans un style séduisant, Godfroid met en cause l’incapacité de la science à expliquer les liens qui unissent le cerveau et la pensée. C’est tout un pan de la médecine qui se voit affaibli par cette lacune fondamentale, et ceci explique également l’incompréhension profonde du rôle du « psy » dans la société contemporaine, qui le traite tour à tour en sorcier moderne, en régulateur social, voire en philosophe domestique. Il faut sans cesse nourrir le développement de ce domaine en explorant de nouvelles voies, comme le rôle du sexe du patient, ou encore les implications de l’effet placebo. Godfroid nous propose dès lors la théorie de la psychiagénie comme une solution inédite au problème cerveau-esprit, et nous révèle comment celle-ci bouleverse la conception du monde dans lequel nous vivons. Cet essai, qui tente de susciter la réflexion non seulement par la raison mais aussi par l’émotion, se termine par un plaidoyer sur la nécessaire émergence d’un nouveau traitement : la psychothérapie unifiée. À la fois surprenant et passionnant, cet ouvrage inclassable s’adresse tant au grand public qu’aux professionnels.
...aimez-vous le rock’n roll ?
Extraits :
[ Avertissement ]
Pacte de contrition est le quatrième livre d’un cycle de sept essais intitulé L’ombre close des portes celtiques. Seul le troisième livre est publié à ce jour, mais ceci ne gène en rien la compréhension. En effet, les sept livres peuvent être envisagés comme autant d’anneaux d’un bracelet semainier ; si les liens qui les unissent les uns aux autres sont évidents, chacun possède sa propre autonomie.
L’être humain est au centre de L’ombre close des portes celtiques. Il y est symbolisé par le héros récurrent : Axel Untel. Réflexion philosophique sur le sens de la vie, les passions humaines s’y retrouvent toutes dépeintes. Chaque essai aborde toutefois un thème majeur de manière plus directe ; Pacte de contrition est ainsi un essai sur la folie.
Chaque volume comporte enfin plusieurs niveaux de lecture. Parmi ceux-ci se discernent une réflexion philosophique, la chronique d’une fiction, et un essai sur la langue française. Dans ce livre IV, la littérature scientifique nourrit ce dernier aspect.
L’ensemble doit être considéré comme une œuvre expérimentale dont l’objectif est de susciter la réflexion non seulement par la raison, mais aussi par l’émotion.
[ Section O.C. IV, 4 – Évasion d’une aphasie hikikomorique ]
Seul prisonnier de l’aphasie suffocante
Les siècles m’observaient
Assis
Tandis qu’ils défilaient
Les capitaines des armées du temps
Moi
Le prisonnier de Silence et son valet
Les siècles défilaient
Puis un jour
Un jour que je rêvais
La liberté
Dans un murmure tétanisé
J’ai pensé
D’un !
Seul !
Coup !
Briser le silence. Le regarder voler ! en mille éclats de voix. Rompu ! Livré au passé. Condamné sans procès ! Survivre ! Vivre sans servir. Vivre sans s’asservir ! Vivre sans renoncer. Parler ! Rappeler les mots. Conscription de mes phrases ! Attaque ! Lisser l’offensive ! derrière mes incisives. Cracher ! Lutter sans repos. Avancer mot à mot ! Arracher le présent !
Je parle maintenant.
(« Monsieur Wanson ! Monsieur Wanson ?
– Laissons-le encore se reposer un peu. »)
[ Section O.C. IV, 5 – Le déclin du joug catatonique ]
Dom Silence, Monseigneur, Mon Prince, moi votre humble valet, je vous salue ! Je vous salue, Monseigneur, Dom Silence, Mon Prince, mais je m’en viens vous quitter. Je m’en pars tourner les talons, et vous montrer le dos, et vous le montrer rond. Et plus rien écouter. Je suis en sécession, Monseigneur, Mon Prince, Dom Silence, de votre protection.
Je vais brûler vos images, Dom Silence, Monseigneur, Mon Prince, et déchirer vos portraits. Je vais briser mes pinceaux, je vais plier les couteaux, et piétiner ces couleurs qui jusqu’au nom m’ignoraient. Je veux parler, Monseigneur, Dom Silence, Mon Prince – jamais plus rien écouter. Je veux partir, Monseigneur, Mon Prince, Dom Silence, et me dresser pour hurler.
Dom Silence, Monseigneur, Mon Prince, pour me défaire de vos chaînes, je me suis rongé les poignets. Je ne veux plus me cacher, Monseigneur, Dom Silence, Mon Prince, je suis prêt à tout affronter – car à quoi bon me terrer ? Je n’ai jamais su faire taire cette voix dans ma tête qui me racontait mon passé. Si je dormais, Monseigneur, Mon Prince, Dom Silence, cette douleur m’a éveillé.
Alors je pars, Dom Silence, Monseigneur, Mon Prince, moi votre humble valet – peu m’importe vos regrets. Je vous ai servi en souffrance, Monseigneur, Dom Silence, Mon Prince, je vous ai obéi muet – peu m’importe vos décrets. Car ceux que je redoute m’ont depuis longtemps fait chercher : ils m’ont déjà retrouvé. C’était folie, Monseigneur, Mon Prince, Dom Silence, de me cacher la Vérité.
[ Section O.C. IV, 17 – Radio Métal / Jour 3 ]
« La scène se déroule le 27 juillet 1969 dans un hôtel de Seattle, The Edgewater. Les quatre membres du groupe Led Zeppelin – Jimmy Page, Robert Plant, John Paul Jones et John Bonham – y étaient descendus à l’occasion du Seattle Pop Festival. Ils adoraient cet hôtel, car il y était possible de pêcher directement depuis la fenêtre de certaines chambres, notamment des requins.
- Cool. Des gros requins ?
-
Je n’en sais rien, mon bon Thierry, je n’y suis jamais allé.
-
Dommage. Allez, raconte la suite.
-
C’est précisément ce qu’ils étaient en train de faire lorsqu’ils furent dérangés par un groupe de jeunes admiratrices proches de la transe. L’une d’entre elles, Michelle Johnson, 17 ans, attira l’attention des musiciens de Zeppelin, sans doute par sa jolie chevelure rousse.
-
Je sens que je vais aimer celle-ci, Oncle Pat.
-
Elle fut invitée à pénétrer dans la chambre, et signala rapidement qu’elle adorait être « attachée ».
- Cool !
- Il n’en fallait pas plus pour déclencher une nouvelle attaque de cette folie sexuelle dont ces gars semblaient souffrir.
-
Arrête ! Ce ne sont pas les seuls quand même ! Et puis tu résisterais, toi, à toutes ces fans en chaleur ?
- No comment, ma femme nous écoute. On commanda une corde au service d’étage et Michelle, consentante, se retrouva rapidement liée sur le lit, non sans avoir abandonné ses inutiles effets sur le tapis vert pomme à fleurs oranges de la suite.
-
Oh ! que c’est bien dit.
-
Après quelques mises en bouche, Richard Cole, le Road Manager de Zeppelin, qui n’était jamais à cours d’idées divertissantes, amusa alors la galerie en transformant un requin vivant… en godemiché biologique !
-
J’en reviens pas. T’y aurais pensé, toi ?
-
Dehors il pleut, et vous êtes sur le point d’écouter All My Love sur Radio Métal, alors pourquoi sortir ? Led Zeppelin est, avec Deep Purple, considéré comme l’un des tout premiers groupes de Heavy Metal de l’Histoire. Il doit son nom à une critique de Keith Moon, batteur des Who, qui jugeait la musique de ses débuts tellement lourde qu’elle s’écraserait à coup sûr comme un « Zeppelin plombé »…
-
Jaloux !
- Zeppelin voulait en fait trouver un nouveau son au blues : un blues progressif qui conviendrait mieux à la taille démesurée des salles de concert nord-américaines. Il fallait faire plus simple, plus fort, plus électrique. Le groupe engendra ainsi l’un des archétypes incontournables du Metal : le guitar hero, virtuose d’une guitare électrique dominant tous les autres instruments. Zeppelin donna au Metal ses lettres de noblesse, et contribua à en faire un genre musical à part entière, rapidement secondé par Deep Purple, qui sortit en 1970 son album mythique : Deep Purple In Rock.
-
Ah ! oui : celui avec la pochette qui ressemble à la sculpture en Amérique, là…
-
Tu fais référence au Mont Rushmore, mon bon Thierry ?
-
Oui, c’est ça, comme dans le film d’Alfred Hitchcock..
- North by Northwest.
- Oh ! Trop fort !Écoute un peu celle-ci, je la prépare depuis trois semaines… Invoqué par les Who, matérialisé par Zeppelin et déchaîné par Deep Purple, le Metal part à la conquête du monde, fascinant dès les premiers accords des générations d’adolescents. Avant le Metal, le piano régnait sans partage ; avec lui, la guitare électrique fonde un nouvel empire.
-
Puissant, Oncle Pat. »
[ Section O.C. IV, 21 – Docteur X est mon dieu ]
Parmi les pommiers d’arrosoir
(Aux oriflammes dérisoires)
Parmi les dards neuroleptiques
De ma camisole chimique,
Parmi mes hallucinations
(Où je dois parler aux démons)
Lorsque je tombe dans le vide,
Docteur X... est mon guide.
Quoi que je dise, il ne m’écoute pas ;
Quoi que je pense, il l’a pensé pour moi...
Dans le regard des infirmières
(Où se reflète la lumière)
La flamme aux lueurs hypocrites
De ma cellule aseptique,
Dans ces caresses électriques
(Aux frissons épileptiques)
Lorsqu’il me désigne du doigt,
Docteur X... est mon roi !
Pour que je mange il me délie le bras /
Et si j’ai froid il ajuste les draps /
Pour que je dorme il me ferme les yeux /
Docteur X / est mon / dieu.
À l’heure des crises Docteur X est mon guide !
Pour les repas Docteur X est mon roi !
Douches glacées ? il désigne du doigt !
Il décide du doigt ! Docteur X sait pourquoi.
Docteur X lit en moi, Docteur X vit en moi,
Docteur X Docteur X
Docteur X vit pour moi.
[ Section O.C. IV, 26 – Encyclopédie médico-philosophique, page 63952 ]
Les maladies mentales
(Extrait du chapitre De la Folie)
La psychiatrie est la branche de la médecine qui se consacre aux maladies des émotions et de la pensée. Ces maladies mentales sont semblables à toutes les autres maladies de l’être humain : elle ont une origine, des symptômes déterminés, et un traitement. Et comme toutes les autres maladies, elles sont guérissables – les cas chroniques ou incurables font, ici aussi, l’exception. La plupart des affections psychiatriques – seul ce terme leur est dévolu – sont très courantes, et tous les êtres humains, sans aucune exemption, ont fait, font, ou feront l’expérience de leurs symptômes les plus répandus : la tristesse, l’anxiété, l’insomnie, voire la déréalisation. Il n’y a là rien que de très normal. La maladie est le propre de la vie ; la folie est dans la nature des hommes.
Il existe – ou du moins il a existé – de nombreuses manières de disserter des affections mentales dans leur ensemble. On peut trouver l’ébauche d’une classification des troubles psychiatriques dès l’époque assyro-babylonienne, l’Égypte et l’Inde antiques, ou encore dans les traités chinois pluri-millénaires. La manière selon laquelle les médecins ont classé ces maladies a bien entendu connu de nombreux bouleversements au cours des siècles, au gré de l’interprétation qui en était faite, et du contexte culturel de chaque époque. De nos jours, la classification la plus populaire est d’origine américaine : c’est le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Il s’agit d’une approche descriptive, qui se borne à rassembler les principaux troubles mentaux, sans souci d’interprétation, ni même d’exhaustivité. Son principal avantage est d’offrir un langage standardisé, un plus petit commun dénominateur, aux nombreuses approches théoriques de la folie, qui souvent nommaient d’un même mot des concepts fort différents, entretenant la confusion.
La dépression est la plus connue de toutes les affections psychiatriques. C’est également l’une des plus courantes. Cette maladie est caractérisée par une réduction importante des capacités du corps et de l’esprit. Cela se traduit avant tout par une tristesse importante, présente la plupart du temps, avec souvent un désintérêt marqué pour toutes les activités, même récréatives – le sentiment que la vie a perdu tout attrait. Le patient déprimé se sent fréquemment coupable, et son estime de soi est très mauvaise. Il rumine souvent, et ses pensées morbides ont régulièrement trait à la mort. De manière plus générale, ses facultés intellectuelles sont diminuées : il éprouve des difficultés à réfléchir, à se concentrer, à se souvenir. Mais la maladie dépressive se manifeste également dans le corps du patient : son poids change, ses capacités physiques s’amenuisent, son sommeil est perturbé – son organisme ne fonctionne plus correctement. La dépression engendre ainsi une diminution des défenses immunitaires, des troubles digestifs, cardio-vasculaires, dermatologiques, sexuels, ou encore un risque accru de développer une tumeur cancéreuse. Il existe toutefois de très nombreuses formes de dépression – ce terme est d’ailleurs suffisamment général pour ne pas être utilisé sans précision. Certaines dépressions sont bénignes et de courte durée – ce sont celles qui surviennent après un événement de vie traumatique. D’autres sont très sévères, durent plusieurs années, ou récidivent à plusieurs reprises. D’autres encore se manifestent sous la forme de symptômes dépressifs peu marqués, mais chroniques – elles sont qualifiées de dysthymies. Il est malaisé, en l’absence d’une élucidation complète du problème cerveau-esprit, de déterminer précisément l’origine d’une dépression. Il est toutefois certain que dans la plupart des cas, un ou plusieurs événements de vie négatifs sont à mettre en cause. La nature et l’intensité douloureuse que ceux-ci doivent présenter pour déclencher la maladie sont dès lors propres à chacun. Dans d’autres cas, la dépression survient sans facteur de stress identifiable – mais c’est plus rare. Quoi qu’il en soit, la dépression se traduit dans le cerveau par d’importantes anomalies de fonctionnement. Ces dernières sont observables à divers niveaux : de la cellule (anomalies de la chimie du neurone, perturbations des connections synaptiques entre neurones) à l’organe tout entier (métabolisme altéré de certaines zones cérébrales).
La plupart des patients dépressifs éprouvent une sensation de peur diffuse, une angoisse sans objet précis : il s’agit de l’anxiété. L’anxiété est l’autre maladie très courante de la psychiatrie. Au même titre que certaines affections virales bénignes, elle n’épargne personne au cours d’une vie. L’anxiété se manifeste bien entendu par un intense et intolérable sentiment de peur – il s’agit, avec la douleur, de l’un des symptômes les plus difficilement supportable de la médecine –, mais également par de multiples manifestations corporelles. Ces symptômes physiques peuvent toucher pratiquement tous les organes. Ils sont cependant particulièrement fréquents au niveau digestif (douleurs ou sensations de constriction gastriques ou intestinales, nausées et vomissements, diarrhée) et cardiaque (tachycardie, palpitations). Le patient éprouve couramment une impression d’étranglement liée à une contraction des muscles du larynx, des difficultés respiratoires, et de la transpiration, parfois accompagnée de bouffées de chaleur ou de frissons. Il arrive que des vertiges surviennent, des tremblements, de la tension musculaire, et des manifestations cutanées (urticaire, eczéma, picotements et engourdissements des extrémités). La fatigue est à terme un symptôme incontournable, tout comme les troubles de la mémoire. Mais l’anxiété est une maladie aux mille visages, qui peut ne survenir que dans des circonstances bien déterminées et complètement disparaître en leur absence (phobies), qui peut se manifester par crises brutales, intenses et limitées dans le temps (attaques de panique), qui peut trouver son origine dans une situation de danger vital, mais persister bien après sa disparition (stress post-traumatique), ou qui peut encore se dissimuler derrière un tableau dominé par des idées intrusives et des comportements répétés (trouble obsessionnel-compulsif). La maladie anxieuse se caractérise par une hyperactivité neuronale (centrale et périphérique) et un état d’alerte hormonal de l’organisme dont il résulte une dépense d’énergie aussi coûteuse qu’inutile.
La maladie psychotique, bien que beaucoup plus rare que les deux précédentes, se rapproche le plus de l’image fantasmée, à la fois fascinante et effrayante, que la population générale se fait d’une affection psychiatrique. Ceci tient probablement à la nature déconcertante et alarmante de ses deux manifestations cardinales : une pensée qui s’écarte de la réalité (délire), et la perception sans objet (hallucination). La psychose est en effet la plus grave des maladies mentales – ce qui ne signifie pas qu’elle serait incurable. Le patient qui en souffre semble le plus souvent ne plus obéir à aucune logique, tant dans ses actes que dans ses réflexions. Ses paroles sont incohérentes, ses émotions disparaissent, ou surviennent de manière inadéquate ; il fait les cent pas, ou au contraire reste prostré, parfois comme paralysé dans certaines positions bizarres – l’ensemble pouvant être influencé par des voix qu’il est seul à entendre (hallucinations auditives), des choses qu’il est seul à voir (hallucinations visuelles), ou des idées qu’il est seul à croire. Il est possible que cette pensée délirante construise une histoire qui, bien qu’invraisemblable, demeure cohérente ; dans d’autres cas, les idées se suivent sans lien compréhensible pour l’entourage. Elles ont pour thème la religion, la toute-puissance, l’amour, la peur, le remords, la persécution, etc. C’est ainsi que le psychotique qui se prend pour un grand prophète ou un personnage illustre a marqué l’inconscient collectif, et reste quasi exclusivement associé à la notion de folie, voire – hélas ! – de psychiatrie. La psychose peut prendre la forme d’une maladie de courte durée, mais elle présente beaucoup plus fréquemment un caractère chronique. C’est une maladie qui se déclare le plus souvent au début de l’âge adulte, dans la deuxième décennie. Comme dans le cas de la dépression – et pour les même raisons –, les causes en demeurent incertaines. Il existe vraisemblablement une prédisposition dès la naissance, liée d’une part à des facteurs héréditaires, génétiques, et d’autre part aux accidents de la grossesse (infections, traumatismes, etc.), mais aussi des facteurs déclenchants, des événements de vie négatifs, ou même la prise de certaines drogues. Plus que toute autre affection psychiatrique, la psychose s’accompagne de modifications importantes du fonctionnement cérébral. La chimie intime du cerveau est une fois de plus perturbée, ainsi que les relations entre neurones ; les zones d’activité encéphaliques sont déplacées – parfois même l’anatomie de certaines structures est différente.
D’une certaine façon, il existe une parenté, un continuum entre les différentes familles de maladies mentales. C’est probablement pour cette raison que certaines entités affichent un tableau où se trouvent réunis des éléments pourtant caractéristiques des principales affections qui viennent d’être évoquées, comme par exemple des symptômes de la dépression et de la psychose. Ces « maladies mixtes » ne sont pas si rares, et l’une des plus connues est la maniaco-dépression. Il s’agit d’une pathologie qui présente la particularité tout à fait inhabituelle de voir se succéder chez un même patient des décompensations tantôt dépressives (d’aspect usuel), tantôt exaltées. Ce « pôle maniaque » est en quelque sorte l’image inversée de la dépression : le patient est d’humeur euphorique, il a des projets et une détermination à toute épreuve, il ne ressent plus la fatigue, et dort à peine. L’estime de soi est démesurée, tout comme la parole – intarissable –, et l’activité physique (ou sexuelle). L’état « d’accélération » du malade est toutefois tel qu’il est incapable de se concentrer correctement, et donc de mener à bien le moindre de ses projets : il ne peut que se disperser. Sa pensée, d’apparence brillante, est en réalité sans structure, et finalement stérile. Il n’est pas rare que des symptômes psychotiques aggravent le tableau. La maniaco-dépression, maladie bipolaire, évolue par poussées entrecoupées de périodes de rémission, et tend le plus souvent à la chronicité.
À côté de ces affections mentales dont la facture est comparable à n’importe quelle autre maladie (en ce sens que l’on peut assez facilement en déterminer l’époque du commencement, la durée de l’épisode, et le moment de la guérison), il existe en psychiatrie un contingent de pathologies qui obéissent à une tout autre logique : ce sont les troubles de la personnalité. La personnalité d’un individu pourrait être définie comme l’ensemble des caractéristiques émotionnelles, intellectuelles et comportementales dont résulte la manière de vivre de cet individu parmi ses semblables. Cette notion sous-tend le caractère durable, répétitif et difficilement modifiable de ces caractéristiques. Il s’agit en quelque sorte d’une physionomie intellectuelle, et son aspect dépend beaucoup des conditions dans lesquelles se sont déroulées les 15 à 20 premières années de la vie, mais aussi de facteurs génétiques. C’est ainsi que les troubles de la personnalité apparaissent au début de l’âge adulte, et que les gens qui en souffrent ont pour la plupart connu des traumatismes durant l’enfance et l’adolescence. L’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes ou de leurs rapports avec autrui s’en trouve perturbée de manière importante, tout comme les sentiments qu’ils éprouvent, ou l’attitude qu’ils adoptent lorsqu’ils sont confrontés à certaines situations. Il n’en résulte que de la souffrance morale. Les désordres de la personnalité sont nombreux, et peuvent évoquer la dépression, l’anxiété, ou la psychose, mais toujours de manière moins marquée que ces maladies aiguës et évolutives – ils perdurent en outre tout au long de la vie, et favorisent le plus souvent la survenue des ces maladies mentales.
Certaines pathologies psychiatriques, peut-être plus courantes encore que toutes les autres, semblent se limiter à quelques symptômes isolés. C’est le cas des maladies du sommeil, et de celles de la sexualité. Ces dernières peuvent perturber le désir, la préparation de l’acte sexuel, ou encore le plaisir éprouvé. Plus rarement, il s’agit d’une perturbation de l’excitation sexuelle, qui ne survient que selon des modalités exclusives. Leur aspect licencieux en a favorisé la popularité – il s’agit, pour les plus connues, du sadisme et du masochisme, du voyeurisme, de l’exhibitionnisme, ou encore de la pédophilie. Le lien avec les troubles de la personnalité est latent.
Suffisamment courante que pour être largement connue, la démence n’est pourtant que rarement associée aux maladies psychiatriques – ce qu’elle est néanmoins. C’est le plus souvent une affection du grand âge, et une fois de plus une maladie du corps et de l’esprit – pour ne pas dire l’archétype de leur relation perturbée. Comme pour la dépression et la psychose, le terme « démence » recouvre en réalité plusieurs pathologies différentes. La maladie d’Alzheimer est la plus connue de toutes. Elle se caractérise par un apprentissage à rebours, un effacement progressif de la mémoire et des acquis du patient, à commencer par ses souvenirs les plus récents – ce n’est qu’au terme de sa maladie que le dément perd les traces de son enfance et du début de sa vie d’adulte. à la fin, il ne se souviendra plus du maniement des objets les plus courants. Ce désapprentissage inéluctable s’opère de manière lente et progressive dans le cas de la maladie d’Alzheimer ; dans d’autres cas, les troubles s’aggravent par paliers ; dans d’autres encore, le tableau s’installe avec une brutalité effarante. Ces symptômes s’accompagnent de la destruction des cellules neurales du cerveau, et l’importance de leur disparition va de pair avec l’intensité des manifestations pathologiques. Jusqu’à un stade avancé de la maladie toutefois, les capacités émotionnelles sont préservées. Certains gardent longtemps une prise de conscience impuissante de la progression de leur affection. La démence est la seule maladie incurable de la psychiatrie.
Le dernier grand groupe de troubles mentaux qu’il convient d’évoquer est celui des assuétudes. C’est certainement de tous le plus mal compris, tant il est vrai que la sagesse populaire lui attache plus volontiers une condamnation morale qu’un vécu de souffrance légitime. Il s’agit pourtant d’une maladie au plein sens du terme. La dépendance n’existe qu’en raison de la capacité qu’ont certaines molécules étrangères au corps humain d’imiter la structure des substances chimiques qu’il produit lui-même naturellement, et qui sont associées au niveau cérébral aux mécanismes du plaisir. Par un processus encore mal connu, ces produits étrangers déclenchent les sensations subjectives du bien-être lorsqu’ils rencontrent certaines zones du cerveau. Leur prise répétée et massive déclenche d’ailleurs une modification de la structure de cet organe, en même temps que s’accroît l’appétence pour ces substances addictogènes. Le bon fonctionnement de l’organisme devient dès lors tributaire de leur apport régulier, sans lequel des symptômes de sevrage apparaissent : tremblements, sudations, anxiété, agressivité, etc. Le sevrage brutal peut dans certain cas entraîner la mort. Ses manifestations dépendent en fait de la substance incriminée : alcool, nicotine, caféine, cannabis, cocaïne, opiacés, etc. – elles sont nombreuses, et toutes ne sont pas connues à ce jour.
Enfin, il existe bien d’autres maladies mentales, suffisamment singulières que pour n’appartenir à aucune catégorie décrite ci-dessus. La plupart sont très rares. Certaines, pourtant, bénéficient d’une certaine notoriété – peut-être parce que leur caractère insolite en a facilité la vulgarisation. C’est le cas de la kleptomanie, de l’hypochondrie, ou encore des tics. D’autres, au contraire, bien que sérieuses, demeurent inaccessibles : l’anorexie-boulimie, les affections dissociatives et factices. D’autres enfin hésitent à quitter le champ de la psychiatrie, comme l’autisme, le retard mental, le bégaiement.
Maladies du corps et de l’esprit, les maladies mentales ne se laissent souvent aborder que par le biais de la subjectivité. Et parce qu’elles apparaissent comme des maladies de la subjectivité, elles ne se laissent pas facilement étudier. Il faut certainement caricaturer les affections psychiatriques pour espérer les définir, et ce faisant les classifier. Du fait de l’impossible existence de la santé mentale, du fait de l’infinie richesse de la sémiologie observée – l’un ou l’autre symptôme, pourtant caractéristique d’une affection donnée, survient couramment dans le tableau d’une pathologie aux antipodes –, aucune classification ne leur rendra jamais justice. Il faudrait pour ce faire assumer l’ingérable multiplication des sous-catégories. La rigueur absolue reconnaîtrait l’existence d’autant de maladies mentales qu’il existe d’individus.
[ Section O.C. IV, 30 – Vespera ]
La solitude est une rose noire
qui fleurit à l’hiver de ma mémoire
ouvrant sa robe de deuil aux ténèbres
La solitude est la rose de vêpres...
« Déjà éveillé, mon petit Alex ? Tu fais comment pour rester comme ça, les yeux rivés au plafond pendant des heures, hein ? »
Sans regret sans remords
Un jour je m’enfuirai !
de mon corps
Et tous ces démons acharnés
Ne pourront plus m’y encercler...
« Ton infirmier préféré a une sacrée bonne blague pour toi, ce matin. Tu vas voir, tu vas rire – enfin, si on peut dire… C’est l’histoire d’un psychiatre très réputé qui travaille à Rome (ou à Alise-Sainte-Reine, après tout on s’en fout), dans un cabinet super luxueux, avec des canapés en cuir, des tableaux plein les murs, et tout, et tout. Alors un jour, il reçoit un vieux type qui vient le consulter pour un gros problème. Ce gars est vraiment vieux, vieux – tu vois ? Avec une barbe de 50 cm et des cheveux blancs très longs. Alors le psychiatre lui demande pourquoi il vient, mais le type, lui, ne dit rien… Ho ! Tu suis toujours, Wanson ? »
Sans regret sans remords
Un jour je m’enfuirai !
vers l’aurore
Et j’y retrouverai l’été
Loin des Questions qu’ils m’ont posées...
« Alors après quelques quarts d’heure, le vieux finit par dire qu’il est très déçu par le genre humain, que l’homme est mauvais, qu’il a envie de tout laisser tomber devant tant d’ingratitude, et tout des trucs comme ça – tu vois ? Le psy lui répond que tout cela est fort vague, et qu’il pourrait bien mieux l’aider si le vieil homme lui en disait plus sur les événements qui l’ont conduit à être dans cet état. Et l’autre lui répond : “Il y aurait tant à dire… Je ne sais par où commencer”. Alors le toubib lui dit comme ça que le mieux serait encore de commencer par le commencement. Et le vieux lui dit : “Au commencement, j’ai créé le ciel et la terre. Mais la terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et mon esprit se mouvait au-dessus des eaux. Alors j’ai dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Je vis que la lumière était bonne, et je…”. Ha ! Ha ! Ha ! T’as pigé, Alex ? »
Sans regret sans remords
Un jour je m’enfuirai !
vers la mort
Peut-être m’y attend Lisa
Je reposerai dans ses bras...
« T’as pigé, dis ? Elle est bonne, pas vrai ? Hé ! Ho ! Toc, toc ! il y a quelqu’un là dedans ? »
La solitude est la rose de jais
qui bien l’arrose pleure son passé
et sur sa tige les crocs de la haine
La solitude est la rose d’ébène...
[ Section O.C. IV, 33 – La peur obscure ]
« Il est l’heure ! Allez, au lit ! Je dois t’attacher pour la nuit, Monsieur Wanson. »
Quand je suis seul /
Et qu’il est là
« Et ne fais pas cette tête… c’est ton dernier jour ici ! Demain tu quittes la Haute Sécurité pour le nouveau Quartier W – ordre du Docteur X. Petit veinard, tu auras même un voisin de chambre. »
Lorsque je sens le monstre hideux penché sur moi
« Fais de beaux rêves, gueule d’amour. Ne cherche pas à t’évader, d’accord ? Ha – ha – ha… Hé ! Wanson ? Wanson ! Je me demande parfois si tu m’as jamais écouté. »
J’ai peur du noir
L’infirmière coupe la lumière. Ferme la porte. Tourne la clef. L’écho glacé de ses pas roule et disparaît. Et le vent piquant de l’angoisse monte en ma gorge à m’étouffer.
La lumière s’éteint : il est là
Démon de mes vies passées
Le monstre immense et immobile Qui me regarde sans bouger
Il a la couleur de la mort
Il se déplace par magie
Je sens son souffle dans mon cou
Proie frissonnante aux yeux fermés
Il est dans un coin de la chambre
À me fixer sans faire de bruit
Il s’assoit au bord de mon lit
Sa face frôle mon visage
Je ne dois pas me retourner
Le regarder serait mourir
Je dois m’enfuir dans le sommeil
– ou chanter
« Prom’nons-nous
dans les bois
tant que le loup y est pas !
Si le loup
y était
il nous man-ge-rait !
Mais comme il
y est – pas… »
Enfant déjà ce loup me guettait, tapis dans une porte sombre, ou caché dans ma chambre d’ombre aux mille recoins. Il restait là sans me toucher, mais ses yeux fendus me fixaient de l’écarquillement du mal.
Dans les longs corridors de l’enfance, il épiait chacun de mes pas, et je le sentais derrière moi s’amuser des ciels de ma peur. Il m’attendait sous l’escalier pour bondir dès que j’éteindrais, et moi, paniqué, je courais, courais, courais – mais sans jamais lui échapper. Il ne m’a jamais rattrapé pourtant, car enfant la lumière me protégeait.
Le démon archaïque !
du crépuscule des peurs
L’essence lycanthrope !
des cauchemars de l’homme
Pars ! Pars ! Pars ! (la peur, la peur) Pars ! Pars ! Pars ! (ma peur, ma peur)… Pars ! Pars ! Pars ! (la peur, la peur) Pars ! Pars ! Pars ! (ma peur, ma peur)… Ma peur qui jamais ne s’apaise, qui naît du vide de la nuit, car elle ne cède qu’à la peur – une autre peur, et à l’alcool aussi… Boire ! Boire ! Boire ! (la peur, la peur) Boire ! Boire ! Boire ! (ma peur, ma peur)… Boire ! Boire ! Boire ! (la peur, la peur) Boire ! Boire ! Boire ! (ma peur, ma peur)… Il faut boire jusqu’au sommeil, et y attirer la peur… Boire ! Boire ! Boire ! (la peur, la peur) Pars ! Pars ! Pars ! (ma peur, ma peur)… Boire ! Boire ! Boire ! (la peur, la peur) Pars ! Pars ! Pars ! (ma peur, ma peur)…
Finalement je dors, à l’abri de la bête. Enfermé à double tour dans l’antichambre du repos, je dors. L’esprit vidé, absent, absorbé, puis très vite aux aguets, paralysé ; alors mes yeux entament leur ballet saccadé. Et au plafond de mes rêves apparaît l’araignée.
Une araignée de lave au corps tout calciné, aux longues pattes noires, pointues, démesurées. Rien qu’à la regarder mon cœur bondit, et je le sens se sauver. Alors cette araignée court pour le rattraper : c’est une course horrible, horriblement rapide, qui vient pour me toucher. Et tous mes muscles sont tendus sans parvenir à me lever.
La peur m’a retrouvé !
piqué d’une araignée
La peur m’a rattrapé !
prisonnier d’une toile
Cours ! Cours ! Cours ! (la peur, la peur) Cours ! Cours ! Cours ! (ma peur, ma peur)… Cours ! Cours ! Cours ! (la peur, la peur) Cours ! Cours ! Cours ! (ma peur, ma peur)… Courir sans avancer (sur un tapis d’araignées), debout sans me lever (dans un gouffre de détails)… Tombe ! Tombe ! Tombe ! (la peur, la peur) Tombe ! Tombe ! Tombe ! (ma peur, ma peur)… Tombe ! Tombe ! Tombe ! (la peur, la peur) Tombe ! Tombe ! Tombe ! (ma peur, ma peur)… Tombe dans un fossé (où croupissent mes idées) ; sauter dans un trou borgne – pour s’éveiller sans la peur… Cours ! Cours ! Cours ! (la peur, la peur) Tombe ! Tombe ! Tombe ! (ma peur, ma peur)… Cours ! Cours ! Cours ! (la peur, la peur) Tombe ! Tombe ! Tombe ! (ma peur, ma peur)…
À l’abri, derrière les murs du sommeil, je suis de retour dans la chambre. Et couché sur le lit, yeux grands ouverts derrière mes paupières, les murs sont blancs. Je vois mon araignée, petite et lentement, puis de plus en plus vite, et de plus en plus grand.
Elles sont deux, cinq, vingt – elles sortent du plancher pour courir sur les murs – elles sont plus de cent. Centaines d’araignées courant vers le plafond blanc. Leur corps velu et sombre, leurs longues pattes aux angles ronds. Les murs sont noirs et grouillent silencieusement. Elles sont toujours plus nombreuses, elles arrivent par milliers, sortant du sol comme d’une source révulsante, et se répandent dans la chambre. Millions d’araignées, monstres fourmillant, grimpant sur le lit, courant sur mon corps, couvrant mon visage, pénétrant mon nez, entrant dans ma bouche, dévorant mes yeux – emplissent la chambre – touchent le plafond…
J’étouffe !
Je me réveille sans le jour
La froide cellule 23
Où je suis assis sur le lit
Poignets arrachés de leurs sangles
J’ai le corps couvert de sueur
La nausée pendue aux entrailles
N’arrivant plus à respirer
Les yeux brûlant d’un feu de cendres
Pars ! Pars ! Pars !
(la peur, ma peur)
Pars ! Pars ! Pars !
(ma peur, la peur)
Je n’entends plus que le silence, et l’aveugle isolement de ma chambre dans l’hôpital aseptisé. La peur au moins s’est effacée. Je mets les mains sur le visage. Respirer. Au moins la peur s’est effacée. J’ai quelque chose dans les cheveux ; ma main glisse pour la chercher – un brin de paille.note 57
Brin / de / paille (la peur – la peur)
Brin / de / paille (ma peur – ma peur)
Allani – Mallani
Je sens qu’ils sont là derrière moi
Les démons de la Vérité
Ils m’ont poursuivi jusqu’ici
Séraphins noirs aux ailes mortes
Ils vont m’encercler sans un bruit
Ils vont me chanter leurs Questions
Ces ricanements miaulants
Qui m’appelleront par mon nom
Le fou rire des démons !
échappés des Abysses
Dans un baroud d’horreur !
face aux hordes du Sidh
Peur ! Peur ! Peur ! La peur ! Ma peur !
Peur ! Peur ! Peur ! Ma peur ! La peur !
Ils sont tout autour de mon lit
Et j’imagine sans les voir
Dans l’obscurité de la chambre
Leurs yeux de sang coulés sur moi
Peur ! Peur ! Peur ! La peur ! Ma peur !
Peur ! Peur ! Peur ! Ma peur ! La peur !
Leurs yeux de sang coulés sur moi
Peur ! Peur ! Peur ! La peur ! Ma peur !
Peur ! Peur ! Peur ! Ma peur ! La peur !
Les démons sont revenus. Ils ont quitté les Abysses pour me suivre dans les cryptes de la folie. Ils m’ont traqué jusqu’au bout du délire, dans les corridors blancs de l’hôpital, jusqu’à ma chambre. Ils me cernent à présent, et je perçois dans le silence le poids de leur indicible présence, l’odeur sans vie de leur conscience.
Leur attaque est imminente, et je jette le brin de paille de l’autre côté de la chambre, comme un défi, comme une offense à leur impassible assemblée, dernier outrage de mon corps assiégé. Dans un éclair alors le livre m’apparaît.
Un livre de lumière !
effaçant mes démons
Un brasier de clarté !
me purifiant du mal
Brûle ! Brûle ! Brûle ! (la peur, la peur) Brûle ! Brûle ! Brûle ! (ma peur, ma peur)… Brûle ! Brûle ! Brûle ! (la peur, la peur) Brûle ! Brûle ! Brûle ! (ma peur, ma peur)… Dans un autodafé, décimant les démons… Meurs ! Meurs ! Meurs ! (la peur, la peur) Meurs ! Meurs ! Meurs ! (ma peur, ma peur)… Meurs ! Meurs ! Meurs ! (la peur, la peur) Meurs ! Meurs ! Meurs ! (ma peur, ma peur)… Les murs de l’hôpital, des bûchers de papier… Brûle ! Brûle ! Brûle ! (la peur, la peur) Meurs ! Meurs ! Meurs ! (ma peur, ma peur)… Brûle ! Brûle ! Brûle ! (la peur, la peur) Meurs ! Meurs ! Meurs ! (ma peur, ma peur)…
Et que brûle mon lit !
Triomphe la lumière !
Le livre
Livre !
Livre de lumière
Le livre livre
Le livre de lumière !
Le livre livre livre de lumière
Ivre de lumière /
Ivre de lumière /
Ivre de lumière /
Le livre de lumière.
note 57L’incantation sur un brin de paille était un rituel utilisé par les druides afin de rendre un homme fou. C’est l’une des rares informations qui nous soient parvenues de la conception celtique de la folie. Elle est manifestement à rattacher à la notion primitive commune à toutes les cultures, selon laquelle la maladie mentale est d’origine surnaturelle. Dans le même registre, l’inclusion d’un objet magique dans l’encéphale est fréquemment mise en cause – c’est l’archétype de la pierre de folie, qui subsistera jusqu’au Moyen âge. Sa cure par trépanation était une pratique médiévale courante – on peut ainsi en voir la représentation dans l’œuvre de Jérôme Bosch (1475). Pour une raison culturelle, Bosch y remplacera la pierre par une tulipe : faut-il y deviner une parenté avec l’éloge d’érasme, qui fait de la folie le symbole d’une liberté tant inaccessible ? Dès le IIIe siècle avant J.-C., les Celtes maîtrisaient la trépanation, mais il est plus probable que, de source surnaturelle, la maladie mentale devait être traitée par la magie. Il est possible que l’eau sacrée de certaines fontaines jouait un rôle important, telle la fontaine de Barenton, dans la forêt de Brocéliande, qui garde de nos jours la réputation de guérir la folie. Les textes mythologiques celtiques décrivent en outre une « maladie de langueur », caractérisée par de la tristesse, une perte d’appétit, un ralentissement général et un retrait social – état que la psychiatrie contemporaine qualifierait certainement de dépression. Il est remarquable de constater que cette maladie de langueur peut être provoquée par la rencontre avec une femme du Sidh, et que les druides étaient alors incapables de la guérir – ce qui expliquerait l’état d’Axel Untel, au travers de l’amour éperdu qu’il voue à Lisa. Si nous ne connaissons que peu de chose de la médecine celtique, et encore moins de sa psychiatrie, il apparaît toutefois que certaines affections dont souffrent nos contemporains trouvent leur étiologie dans une transmission génétique dont l’origine remonte à leurs ancêtres celtes. C’est peut-être le cas pour certains cancers, mais surtout pour l’hémochromatose héréditaire, ce qui était suspecté depuis longtemps, et qui semble à présent confirmé. L’hémochromatose est une maladie du métabolisme dans laquelle l’absorption intestinale du fer est anormalement accrue, ce qui entraîne son accumulation dans divers organes, qui finissent par ne plus assurer leurs fonctions. Le cœur, le foie, l’hypophyse et le pancréas sont principalement touchés. Les symptômes les plus précoces comportent un sentiment de lassitude et de faiblesse, un amaigrissement et aussi une perte de la libido (le tableau fait d’ailleurs penser à la maladie de langueur, citée plus haut). D’autres manifestations psychiatriques peuvent également survenir, elles sont les conséquences des affections engendrées par la défaillance des organes fibrosés par le fer : confusion (liée à un diabète décompensé sur atteinte pancréatique), dépression (secondaire à une hypothyroïdie), psychose (sur hypoparathyroïdie chronique), insomnie, anxiété, irritabilité et modifications de la personnalité (consécutives à une insuffisance des glandes surrénales). Les druides, détenteurs d’une médecine celtique d’essence sacerdotale, furent en conséquence confrontés à toute la diversité de la maladie mentale, ne fut-ce que par le biais des rares cas d’hémochromatose qu’ils étaient amenés à traiter (il est bien sûr évident qu’à cette époque déjà, les étiologies les plus courantes de la folie avaient cours).
[ Section O.C. IV, 35 – Radio Métal / Jour 6 ]
« …sur l’antenne de Radio Métal ce midi. Nous allons écouter l’un des grands classiques de Judas Priest : Beyond The Realms Of Death.
-
Ca, c’est pas du rap, Oncle Pat.
-
Pas de ça ici, mon bon Thierry. Nous sommes entre gens civilisés. C’est une chanson de 1978 qui parle d’un adolescent mal dans sa peau, et de la mort. J’ai d’ailleurs une anecdote à vous raconter au sujet de ce titre, qui montre bien comment l’incompréhension conduit à la folie – sous toutes ses formes.
-
Non ? Une anecdote, Oncle Pat ?
-
Ne te moque pas, gamin. Jimmy et Ray, 18 et 20 ans, étaient fans de Judast Priest et vivaient dans une petite ville du Nevada (USA). Ils avaient des problèmes de drogue, et étaient en conflit avec leurs parents, au sein de familles où la violence remplaçait depuis longtemps le dialogue. La mère de Jimmy lui reprochait d’écouter les albums de Priest du matin au soir, sans rien faire de bon de ses journées – elle disait qu’il en connaissait mieux les citations que celles des Saintes Écritures.
-
Et alors ? Où est le problème ? Moi aussi je connais mieux Priest que le Nouveau Testament !
-
Oui, mais c’est pas bien vu au Nevada, figure-toi. Jimmy et Ray étaient mal dans leur peau, et se sentaient incompris : il n’y avait que la musique qui leur apportait un peu de réconfort. Un soir, peu avant Noël 1985, ils ont décidé d’en finir. Les deux amis ont écouté plusieurs fois Beyond The Realms Of Death, puis ils sont sortis dans le jardin, emportant le fusil familial. Ray l’a placé sous son menton et a pressé la gâchette, se faisant exploser la tête. Jimmy a ensuite ramassé le canon dégoulinant de sang et de graisse et, tremblant, l’a placé à son tour sous sa mâchoire, puis a tiré.
-
Mais c’est dégueulasse, Oncle Pat !
-
La partie la plus nauséeuse de l’histoire est à venir, mon bon Thierry. Accroche-toi. Après les coups de feu, les secours sont arrivés très vite, et on entendait les voisins crier « Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! » : Ray était mort. Jimmy, qui avait placé le canon du fusil trop en avant, vivait toujours, mais il n’avait plus de visage. Les médecins lui ont sauvé la vie, mais malgré toutes les opérations, sa face boursouflée, flanquée d’un trou béant pour lui servir de bouche, n’avait plus rien d’humain.
-
C’est ça la partie dégueu ?
-
Pas encore. Car alors la mère de Jimmy a traîné Judas Priest devant les tribunaux, les accusant de placer des messages subliminaux poussant au suicide dans leurs enregistrements, et réclamant plusieurs millions de dollars. À Reno, lors du procès, tous les membres de Priest étaient assis au banc des accusés, l’air penaud. Le juge fit entrer l’expert en acoustique mandaté par le tribunal. Il lui demanda si l’album Stained Class comportait des messages subliminaux enregistrés à l’envers, et l’expert répondit qu’il en avait découvert un.
-
Le suspense est insoutenable, Oncle Pat. Moi qui croyait qu’Ozzy était le seul à faire ce genre de plaisanterie.
-
Le juge demanda alors à l’écouter, puis l’expert relut le message à haute et intelligible voix. Le message disait : “ I asked her for a peppermint / I asked her to get one”. »
[ 51 – Encyclopédie médico-philosophique, page 4831 ]
La théorie de la psychiagénie
(Extrait du chapitre De la conscience)
Nos sens ne nous permettent pas d’appréhender la véritable nature du monde dans lequel nous vivons. Nous ne percevons en effet qu’une représentation tronquée et dichotomique de ce monde psychophysique unifié, l’Unus Mundus. C’est l’utilisation même de nos sens qui provoque la scission de l’Unus Mundus en deux pôles distincts : l’un est objectif (c’est-à-dire, physique), l’autre est subjectif (psychique). Il faut bien comprendre que cette scission est obligatoire, et même nécessaire : sans elle, il nous serait impossible de nous représenter l’environnement au sein duquel nous évoluons. Sans elle, en effet, les objets qui nous entourent perdraient leurs propriétés familières (forme, couleur, volume, etc.) ; les plantes et les êtres vivants avec lesquels nous interagissons subiraient le même sort. Nous aurions de ce monde un abord trop complexe pour qu’il soit interprétable par notre physiologie – celui des interactions incessantes entre les éléments psychophysiques primordiaux, constitutifs de l’Unus Mundus. Nos sens nous imposent donc un abord physique, matérialiste, car c’est la seule information qu’ils sont à même de traiter. Notre pensée, toutefois – c’est-à-dire, nos idées, nos sentiments, nos projets, etc. –, est quant à elle de nature éminemment subjective. Ce dilemme est à l’origine de l’échec de toutes les théories explicatives du problème cerveau-esprit. Il sous-tend également la théorie de la psychiagénie.
Le mot « psychiagénie » est un néologisme tiré du grec, au départ des termes Psyche (esprit – c’est-à-dire, pensée) et Agein (action – impliquant la notion de matière). La psychiagénie pourrait être définie comme « une partie de l’Unus Mundus correspondant à la racine commune du cerveau et de l’esprit ». Il faut noter que l’appellation « Unus Mundus » est purement arbitraire, et que son utilisation fut proposée en hommage aux travaux pionniers du Suisse Carl G. Jung sur la notion de monde psychophysique unifié. Le concept de racine commune au cerveau et à l’esprit – il faut comprendre : aux aspects objectifs et subjectifs du phénomène de conscience – trouve certainement son origine dans l’œuvre du philosophe hollandais Baruch Spinoza (1632-1677). Le chapitre II de l’Éthique, qui traite de l’origine de l’âme, peut en effet être interprété comme soutenant que l’esprit et le cerveau ne sont que les manifestations d’une « troisième entité ». Les corrélations qui existent entre les phénomènes subjectifs et les processus cérébraux sont envisagés dans ce contexte comme autant de manifestations de leur racine commune. De cette dernière, le philosophe allemand Hartmann écrira, développant l’idée d’une troisième entité, que son essence n’est « ni psychique, ni physique » – position habituellement qualifiée de monisme neutre. Il serait toutefois plus exact de qualifier cette troisième entité de psychophysique, car l’élément constitutif de la psychiagénie est la matière « cohérente ».
Dans la théorie de la psychiagénie, le cerveau et l’esprit sont comparables à des vases communiquants : l’altération de l’un a des répercussions sur l’autre, et vice versa. D’autre part, ces deux « vases » sont intimement liés, et il existe même un continuum entre eux et leur partie commune. Si toutefois vous n’avez pas la possibilité d’examiner dans sa totalité la structure de vases communiquants, il devient difficile, voire impossible, d’interpréter leur « variation de niveau » de manière rigoureuse : les mesures que vous pratiquerez ne pourrons être interprétées qu’en termes d’estimation d’une entité inaccessible – en d’autres mots, cela revient à employer une jauge. Cette analogie permet de comprendre pourquoi l’imagerie cérébrale demeure incapable de percer les mystères de l’expérience subjective à la première personne : la « radiologie » explore en effet le cerveau, et non l’esprit. Les deux entités sont pourtant liées, de telle manière qu’une activité mentale (pensée, émotion, mémorisation, etc.) produit une modification objective du cerveau (consommation de glucose et d’oxygène, réorganisation du débit sanguin, etc.). De même, une altération du cerveau (commotion, accident vasculaire, psychochirurgie, etc.) induit une perturbation de l’état mental (amnésie, dépression, trouble du comportement, etc.). Mais le chercheur peut mesurer le cerveau tant qu’il le veut, il n’obtiendra que des informations rudimentaires sur l’état de l’esprit – celles qu’une jauge est capable de fournir, une estimation – l’inverse est tout aussi frustrant : analyser la pensée ne reflète que très imparfaitement l’état neuronal. Le concept de racine commune est le seul à concilier ces faits, le seul permettant d’éviter les inconsistances des approches réductionnistes et dualistes.
Dans ces conditions, le problème cerveau-esprit se confond avec l’impossibilité d’appréhender directement la racine commune – et la difficulté semble simplement déplacée. Il existe heureusement plusieurs pistes de recherche qui démontrent le contraire. L’une des stratégies permettant d’aborder ce nouvel écueil fait ainsi appel à la branche la plus révolutionnaire de la physique quantique : la théorie des cordes. L’analogie suivante permet de comprendre de quelle manière. Imaginez une pièce de monnaie, posée sur la tranche dans un axe nord-sud. Cette pièce n’est pas directement visible par deux observateurs (l’un placé au sud, l’autre à l’ouest), mais seulement son ombre. Lorsque le soleil brille au sud, l’observateur qui s’y trouve perçoit la pièce sous la forme d’une simple ligne d’ombre (assumons qu’il s’agit d’une représentation de la pièce à une seule dimension). Plus tard dans la journée, lorsque le soleil se trouve à l’ouest, le second observateur perçoit la pièce comme une ombre ovale, c’est-à-dire une représentation en deux dimensions. Ces deux observateurs détiennent donc chacun une description correcte de la pièce, et pourtant leurs idées quant à sa forme exacte divergent radicalement. Ils seront de plus tous deux incapables d’en révéler précisément la structure tridimensionnelle, et même d’évaluer sa valeur faciale : leur méthode d’observation les a conduit à la perte d’une à deux dimensions. Selon la théorie de la psychiagénie, c’est précisément la même chose qui survient à la racine commune (« la pièce »), ainsi qu’au cerveau et à l’esprit (« les ombres »). Cet aspect est résumé par la formule :
P = yn j4
où P désigne la psychiagénie, j4 le cerveau et ses quatre dimensions (trois dimensions spatiales – longueur, largeur et hauteur – auxquelles s’ajoutent le temps), et yn la subjectivité, dont le nombre de dimensions n’est pas déterminable. L’apport de la théorie des cordes réside dans le fait qu’elle demeure cohérente en présence d’un nombre de dimensions supérieur aux quatre auxquelles nous sommes habituées dans les modèles courants – sans que cela ne devienne fantaisiste. Ainsi, la théorie de la psychiagénie imputerait non seulement à l’esprit, mais surtout à la racine commune, un nombre de dimensions physiques incompatible avec les quatre que nos sens nous permettent d’utiliser pour l’appréhender. Si nous acceptons l’idée que notre perception du monde et de ses stimuli est tronquée par la limitation de nos sens (théorie qui se rattache par ailleurs à la célèbre Loi de Müller), la théorie des cordes offre l’opportunité d’envisager notre univers d’une manière qui demeure cohérente, et ce malgré son opposition au bon sens commun. L’éventualité que l’esprit puisse avoir une structure comportant plus de dimensions que le cerveau perd son aspect farfelu. La possibilité que ces mêmes cerveau et esprit ne soient que les reflets décohérents d’une seule racine commune appartenant à l’Unus Mundus acquiert ce faisant la statut d’hypothèse testable. Parce qu’elle possède les caractéristiques d’une théorie explicative globale de la réalité, la théorie des cordes détient le pouvoir de décrire un monde psychophysique unifié, probablement régi par la physique quantique. Les progrès de la recherche dans ce domaine (la théorie des cordes est sur le point d’être étudiée expérimentalement dans les laboratoires du CERN, à Genève) portent donc l’espoir d’une confirmation à terme de la théorie de la psychiagénie.
Une autre piste d’investigation de la racine commune s’appuie sur l’étude du phénomène de décohérence. Ce concept décrit le passage de la physique quantique (qui régit l’infiniment petit) à la physique classique (celle de nos sens), par la suite de l’interaction avec l’environnement – et donc le passage de l’Unus Mundus à ses représentations « classiques » que sont le cerveau et l’esprit. Or ce phénomène de décohérence prend un certain temps : il ne s’agit pas d’un mécanisme instantané. C’est à ce niveau que les expériences de l’Américain Benjamin Libet dans le domaine de la psychophysiologie méritent d’être réexaminées. Dans une série d’articles publiés au tournant des années 1980, Libet avait démontré expérimentalement que des actes volontaires (par exemple, bouger le bras) étaient générés de manière inconsciente. L’aspect contre-intuitif de cette découverte avait défrayé la chronique, d’autant plus qu’il avait mis en évidence la nécessité d’une « antidatation » nous permettant d’identifier l’intention consciente de nos comportements. Restait la question d’un « facteur de temps neural », une donnée mise à jour par ces expériences : le temps de 500 millisecondes lié à l’initiation d’un acte volontaire précédant la décision consciente de le produire. Libet en concluait que même nos actes volontaires trouvent leur origine dans l’inconscient. Une autre explication est toutefois possible : le temps de 500 millisecondes peut en fait correspondre au temps de la décohérence : celui qui s’écoule entre l’initiation d’un acte volontaire au niveau de la psychiagénie (et donc dans l’Unus Mundus quantique), et l’expérience subjective d’une prise de décision dans la vie psychique (résultat du phénomène de décohérence). En d’autres termes, Libet aurait mesuré sans s’en rendre compte le temps nécessaire à la prise de conscience par notre esprit d’une décision émanant de sa racine commune.
Enfin, à côté de la théorie des cordes et du concept de décohérence, une troisième voie d’investigation de la racine commune se fonde sur des éléments de nature clinique. Parmi ces derniers, l’aphasie est particulièrement interpellante. L’aphasie (littéralement, absence de parole) survient généralement au décours d’un accident vasculaire cérébral qui détruit l’aire corticale de Broca, impliquée dans le langage. Les neurologues ont longtemps cru que les patients perdaient tout raisonnement avec le langage, et que leurs capacités intellectuelles s’en trouvaient gravement amoindries. L’étude du témoignage de patients aphasiques ayant recouvré la parole a permis de démontrer le contraire. Loin d’avoir perdu leurs facultés cognitives, les patients aphasiques gardent une pensée qui ne repose plus sur les mots, mais qui semble plus « pure », plus « universelle » : leur réflexion paraît s’asseoir sur des « concepts » dont la nature déterminée se dispense des codifications du langage, ce que le Français Dominique Laplane a qualifié de « pensée d’outre-mots ». La préservation d’une pensée (phénomène subjectif) en l’absence de langage (que l’on peut rattacher à un substrat matériel physiologique) peut dès lors être envisagée comme un argument en faveur de l’existence d’une racine commune au cerveau et à l’esprit. En effet, l’aphasie correspond à la destruction d’une partie du cerveau, et la psychiagénie peut dans certains cas n’être que très légèrement affectée. Outre l’aphasie, qui est le symptôme d’une pathologie, il existe de très nombreux exemples physiologiques d’une interaction entre cerveau et esprit qui permettent d’envisager l’existence de la racine commune – ce sont les effets du placebo. Là où le phénomène d’aphasie semble « court-circuiter » la voie normale de formalisation de la pensée pour offrir un accès un peu plus direct à la racine commune, le placebo suggère quant à lui la possibilité d’échanges entre psyché et soma à une vitesse défiant les lois de la physiologie.
Les chercheurs qui ont critiqué la théorie de la psychiagénie omettent fréquemment un aspect important de ce concept : le fait qu’il vise à s’inscrire dans le cadre d’une approche plus globale du réel – une « théorie totale » (TOE : theory of everything). Pour comprendre ce point de vue, il faut se pencher un instant sur l’histoire des sciences. Lorsque l’homme entreprit d’étudier le monde, il le fit de manière mystique. Cette démarche le conduisit à développer une science générale de la connaissance qui porta jusqu’au XVIIIe siècle le terme générique de « philosophie ». Dans les siècles qui suivirent, la connaissance se scinda en une multitude de sous-spécialités (physique, chimie, mathématique, physiologie, biologie, philosophie, etc.), qui par la suite se scindèrent elles-même en sous-spécialités toujours plus pointues. La science du XXe siècle prit ainsi l’apparence d’un monde aux multiples espèces incompatibles. Comme l’explique le Britannique Stephen W. Hawking, un courant inverse, parti de la physique, est pourtant né à la même époque. Celui-ci soutient que toutes les sciences convergent en fait vers une théorie commune, une « mégathéorie du réel ». La théorie totale est loin d’être écrite, mais la théorie des cordes a certainement grandement contribué à son avancement, en unifiant pour la première fois la gravitation à la force électromagnétique. La théorie de la psychiagénie permet quant à elle de rattacher le problème cerveau-esprit au courant d’une compréhension globale du réel.
La théorie de la psychiagénie est une théorie moniste, car elle soutient l’existence d’une seule entité primordiale : la matière cohérente qui constitue l’Unus Mundus. Il ne s’agit pas d’une approche matérialiste au sens propre, car cette matière cohérente n’est pas celle du monde physique classique, celui du corps et du cerveau – cette dernière n’en est que la représentation tronquée et décohérente, qui a perdu sa nature psychophysique unifiée du seul fait de l’utilisation de nos sens pour l’appréhender. L’approche n’est d’ailleurs pas plus dualiste, car si le cerveau et l’esprit sont rendus distincts par le phénomène de décohérence, ils ont bien la même origine : la psychiagénie. Parce qu’elle approfondit la notion de « troisième entité », de racine commune, la théorie peut d’ailleurs être qualifiée de post-spinoziste. Enfin, lorsqu’il intègre la logique de la théorie des cordes, le raisonnement peut être qualifié de physicaliste.
La santé mentale n’existe pas. Le vrai problème se résume en l’absence d’une théorie consistante du binôme cerveau-esprit. Cette absence a fourvoyé notre compréhension des maladies mentales, et ce constat est étayé par la nécessité de développer de nouvelles approches globalistes, telle la psychiatrie de la femme, ou d’appréhender avec plus de discernement la nature de ce phénomène physiologique fondamental qu’est l’effet placebo. Les égarements de la psychiatrie et de ses disciplines associées ont ainsi conduit à une incompréhension du rôle du psychiatre dans la société contemporaine, qui a elle-même engendré la confusion entre le médecin et la parapsychiatrie. Parce qu’elle propose une acceptation nouvelle du fonctionnement du cerveau-esprit, la théorie de la psychiagénie influence nécessairement notre compréhension de la maladie mentale et de son traitement. L’une de ses implications directes se situe dans le domaine de la santé mentale.
La théorie de la psychiagénie prédit l’émergence d’une nouvelle modalité thérapeutique : la psychothérapie unifiée.
[ Section O.C. IV, 54 – Folie curieuse ? ]
Dans l’ombre close des portes celtiques, l’homme a dissimulé sa folie incurable. Cette folie répudiée, reniée, humiliée, dont il ne voulait plus et qu’il n’avait jamais reconnue. Cette folie, pourtant, dont il est fait.
Et lorsqu’il se met à chanter, foulant du pied les gisants des templiers de la morale, il se ment. Il se trompe lui-même, car cette morale surannée dont il nourrit ses jugements lui impose ses propres lois. Docilement, l’homme obéit. Il obéit à la folie tout en croyant lui échapper. Il forge ses propres chaînes en les surnommant liberté. L’homme est ainsi fait. Il ne perçoit qu’un simulacre de réalité. Une ombre. Quelques pas dans la neige. Peut-être est-il trop sot pour espérer la vérité ?
La folie de l’homme est son plus ancien héritage. C’est tout ce qu’il a gardé de sa vie nue, et de cet héritage il a tiré tous ses acquis. Et quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, l’homme obéit à son impulsion sexuelle. Quoi qu’il théorise, quoi qu’il ironise, l’homme se soumet à son instinct de reproduction. Tous les instants de sa vie, de la naissance à son dernier râle, sont les conséquences de ce torrent sexuel qu’il voudrait tant dompter. Et ce torrent est folie, et la mer dans laquelle il se jette est folie plus profonde encore, car l’homme refuse de la reconnaître. N’est-il pas ridicule ? N’est-il pas grotesque lorsqu’il tente désespérément de la nier ? N’est-il pas pitoyable lorsqu’il tente de se justifier ? N’est-il pas misérable en somme ? Cette folie est sa source de vie.
L’être humain se fourvoie lorsqu’il renie sa sexualité. Il est conçu pour procréer, et n’a d’autre finalité que sa reproduction. En conséquence, tous ses comportements y sont assujettis. Tantôt il recherche un partenaire sexuel, tantôt il se mesure aux individus de son sexe. Il n’existe pas d’autre comportement humain. Ne sont ici que parades de séduction et rapports de domination. En vérité l’homme a deux choix : d’une part celui d’assouvir son besoin sexuel et de tendre au bien-être, d’autre part celui de le réprimer et de s’astreindre à la souffrance. La force de ce torrent est telle que sa puissance doit se manifester, et elle le fera en création ou en destruction – là réside le seul choix de notre espèce. La sexualité réprimée se traduira donc toujours en violence, qu’elle soit ouvertement sexuelle ou déplacée. Le pouvoir est ainsi le résultat de la pression reproductrice, et s’il détruit, c’est que souvent il n’en est que le simulacre inassouvi.
L’être humain est condamné à la folie. Il ne pourrait y échapper, car non seulement la répression de sa pulsion conduit à la folie, mais cette impulsion sexuelle elle-même est folie. La nature a tout sacrifié à sa préservation. Parce qu’il importe plus à la vie de subsister que les conditions même de son existence, elle a tout misé sur la reproduction, et l’a dotée d’une puissance sans égale, d’une puissance incontrôlable. Et c’est pourquoi la vie primitive conduit à l’anarchie. Et c’est aussi pourquoi la vie finira par s’éteindre.
L’homme a créé la société pour canaliser sa folie. Il a conçu la religion pour un temps mieux la conforter. Il s’est servi de la morale pour inventer la culpabilité. Car très tôt, l’homme a perçu que sa nature lui échappait ; puis il a cru que par la peur il parviendrait à l’oublier. Mais il n’a fait qu’alimenter ses travers de domination : l’homme est, fut, et sera toujours incapable de se maîtriser durablement. C’est pour cela que les sociétés qu’il construit s’achèvent sans pardon en crépuscule de sang. Sans pardon : sans issue, sans pitié, inexorablement. Folie curieuse, qui par la vie mène à la mort. Folie curieuse, qui se perpétuant nourrit son extinction. Folie curieuse de l’homme, qui le transcende, mais qu’il exècre.
Ainsi, être humain pitoyable, es-tu le pantin nu d’une énergie profonde que tu prétends domestiquer. Tu te fourvoies quand tu t’obstines à la nier. Tu perds ce temps si court où tu as le droit d’exister. Ne te mens plus. Écoute-toi. Tu es l’outil d’une nature qui t’a conçu pour persister. Tu es surtout fait de la chair et de l’esprit de la vie. Et en cela, tu es folie.
© 2005, Pacte de contrition, Essai sur la folie.
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